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Tous les visages de l’amour

Muse4
31 décembre, 2008

« Amoureuses »

Airs de W.A. Mozart, J. Haydn, C.W. Gluck

Liste des airs

HAYDN
Il mondo della luna : Acte I, Aria: “Ragion nell’alma siede” (Flaminia)
Lo speziale : Acte III, Aria: “Salamelica, semprugna cara” (Volpino)
Armida : Acte II, Aria: “Odio, furor, dispetto”(Armida)
L’anima del filosofo ossia Orfeo ed Euridice : Acte II, Cavatina: “Del mio core il voto estremo” (Euridice)
L’isola disabitata : Partie I, Aria: “Fra un dolce deliro” (Silvia) 

MOZART
Concert Aria K. 418 : “Vorrei spiegarvi, oh Dio!”
Die Zauberflöte K. 620 : Acte II, Aria: “Der Höle Rache kocht in meinem Herzen” (Reine de la Nuit)
Le nozze di Figaro K. 492 :. Acte IV, Cavatina: “L’ho perduta… me meschina!” (Barbarina), Acte IV, Aria: “Deh vieni, non tardar”(Susanna)
Lucio Silla K. 135 : Acte II, Accompagnato and Aria: “Vanne T’affretta –  Ah! se il crudel periglio” (Giunia), Acte III, Aria: “Fra i pensier più funesti di morte” (Giunia)
Zaide K. 344/366b : Acte II, Aria: “Tiger! wetze nur die Klauen” (Zaide) 

GLUCK
Armide : Acte II, Aria: “Venez, secondez mes désirs” (Armide), Acte III, Aria: “Ah! Si la liberté me doit être ravie” (Armide), Acte V, Aria: “Le perfide Renaud  me fuit” – Recitatif et  Postlude : “Quand le barbare était en ma puissance” (Armide)
Iphigénie en Tauride : Acte IV, Accompagnato et Aria: “Non, cet affreux devoir je ne  puis le remplir – Je t’implore et je tremble, ô déesse implacable!” (Iphigénie) 

 

petibon_amoureusesPatricia Petibon, soprano
Concerto Köln, direction Daniel Harding

68’39, Deutsche Grammophon GmbH, 2008

 

Patricia Petibon a choisi les airs chez trois compositeurs phares de l’ère classique– Haydn, Mozart et Gluck- esquissant douze personnages dont le fil commun, l’amour, s’exprime en une palette de sentiments et d’émotions, qui appellent un traitement vocal fin et nuancé. Espérance de l’amour, amour comblé ou déçu, serments ou lamentations se succèdent autour du carquois conducteur de Cupidon. « Je veux que de mon cœur le dernier battement soit pour mon époux » déclare l’Eurydice de Haydn ; « … et de mon époux défunt que j’adore je m’apprête à suivre l’ombre fidèle », renchérit Giunia, épouse désespéré dans Lucio Silla de Mozart ; « La vengeance de l’enfer bout dans mon cœur, mort et désespoir flamboient autour de moi », exhale au contraire la Reine de la Nuit… autant de facettes et de variations sur un seul thème, décliné par des personnages aussi complexes que Barberine, Armide, Zaïde, Iphigénie ou Suzanne, de la pureté angélique d’une très jeune femme à la passion exaltée d’une femme mûre.

Et l’on retrouve avec plaisir la soprano, dont le timbre s’est indéniablement enrichi depuis le temps de la Prêtresse d’Hyppolite et Aricie ou la charmante bergère des Airs baroques français. On se souvenait de la jeune fille espiègle et mutine, au timbre pur et rond, un peu plat, manquant de profondeur et de projection. Voilà désormais l’artiste capable de s’investir dramatiquement et de manière crédible dans des rôles plus tragiques, des destins plus grandioses qui nécessitent une vocalité sans faille et une incarnation convaincante. Et Petibon convainc, quand bien même elle ne saurait surclasser les Lucia Popp, Margaret Price, Kiri Te Kanawa et autres Yvonne Kenny.

L’air d’ouverture « Ragion nell’alma siede », démonstratif et assuré, propulse l’auditeur dans un paysage opulent que confirme le langoureux « Vorrei spiegarvi » qui suit et où Petibon fait valoir une interprétation frêle et tremblante, utilisant à bon escient une émission serrée. Il faut avouer que la personnalité et les moyens de la soprano conviennent bien mieux au balancement doucement nostalgique du « Deh vieni, non tardar » de Susanna, à la mélodie divinement gonflée d’espérance, aux charmantes rigolades de Haydn (Lo Speziale) qu’au acrobaties vocales du « Ah! se il crudel periglio » de Lucia Silla, chanté sur le fil du rasoir de manière plus hasardeuse et pas toujours très juste.

De même, en dépit de son tempérament farouche et de graves nettement plus développés que par le passé, on ne fera pas de la princesse du jour la Reine de la Nuit. L’interprétation de ce personnage, dont les sentiments amoureux avoisinent la folie, appellent une pureté de voix cristalline qui doit évoquer la flûte : exercice difficile dont Patricia Petibon s’acquitte avec une maestria qui semble toute naturelle, même si l’on cherchera en vain la rude vengeance de sous la voix veloutée de la soprano dans l’air phare de la Flûte enchantée « Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen ».

S’il faut un coup de cœur, ce sera la cavatine « Del mio core il voto estremo » de Haydn, chef-d’œuvre de lyrisme et de simplicité, d’une pureté de ton et d’un goût exquis : maîtrise du souffle, aisance du phrasé, naturel des émotions, finesse des nuances. En un mot, une leçon de chant. Enfin, les quelques extraits de Gluck rappellent que Petibon a longtemps été une fidèle de Christie, et qu’il lui a inculqué cet art si français de la prosodie et de la déclamation. Le « Je t’implore et je tremble » d’Iphigénie en Tauride est tout bonnement splendide, et l’on regrette de ne pas voir la chanteuse participer à l’enregistrement d’un opéra gluckien en intégrale.

Pendant tout le récital, le Concerto Köln – qui avait récemment déçu avec une Water Music très dormante (Berlin Classics) – se révèle à la hauteur de ce kaléidoscope féminin. Daniel Harding, qu’on a connu par le passé trop pressé ou brusque (notamment dans un Don Giovanni TGV chez Virgin) joue sur le dynamisme et la précision millimétrée de l’orchestre. le résultat est colore, d’une noblesse épurée.

Avec ces amoureuses si dissemblables mais à la préoccupation commune, Patricia Petibon nous ouvre un instant le rideau d’une scène d’opéra du Siècle des Lumières, époque où l’expression des sentiments se voulait moins intellectualisée qu’au siècle précédent, mais plus délicate, plus nuancée, plus profonde, et plus sincère. Pour les amoureux de Petibon. Et les autres.

Hélène Toulhoat

Technique : très bonne prise de son, suffisamment proche pour que le timbre de chaque instrument ressorte clairement tout en se mêlant parfaitement à l’ensemble. Belle spatialisation.

Site officiel Universal de Patricia Petibon