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« Par Dieu ! Dame ! bien peu nous jouissons d’amour !…» (Trobar et Joglar, Alla Francesca, AgOgique)

Muse5
18 septembre, 2014

Trobar & Joglar

Anonyme

trobar_joglar_alla_francescaConduit aquitain instrumental Mira lege, miro modo
Conduit aquitain instrumental Adsit Johannis
Chanson de malmariée Coindet sui, si com n’ai gran cossire
Improvisation instrumentale sur Quan ai lo mon consirat
Improvisation instrumentale sur la chanson Tant es gai
Tenson Bona domna, tan vos ai fin coratge

Canso Con l’erba fresch’e.lh folha par, Bernart de Ventadorn
Canso Quan lo rius de la fontana, Jaufré Rudel
Canso Ab joi et ab jovem m’apais, Comtesse de Die
Improvisation instrumentale sur la chanson Reis glorios, Guirault de Bornelh
Descort plurilingue Eras quan vei verdeiar, Raimbaut de Vaqueiras
Descort Ses alegratge chant, Guilhem Augier Novella

Brigitte Lesne (chant, harpe-psaltérion, cymbalettes), Vivabiancaluna Biffi (chant, vièle à archet), Pierre Hamon (flûtes, cornemuse), Carlo Rizzo (tambourins, cloches)

Ensemble Alla Francesca

64’57
Enr. 2013, agOgique AGO 017

« Par Dieu ! Dame ! bien peu nous jouissons d’amour ! Le temps s’en va, nous perdons le meilleur ! » Canso Con l’erba fresch’e.lh folha par – Bernart de Ventadorn 

Alors que notre société tend à faire que chaque personne soit spécialisée dans un domaine de pointe, celle du Moyen-âge encourageait la polyvalence. Loin de notre système cartésien et normatif, et bien avant l’âge d’or de l’Humanisme, les poètes pouvaient aussi être compositeurs, parfois même chanteurs et instrumentistes ; ils étaient à la fois « artistes » et artisans. L’ensemble Alla francesca se propose depuis longtemps déjà de renouer avec cette pluridisciplinarité, par l’art des ménestrels, et d’explorer les pratiques et répertoires médiévaux. Il s’intéresse ici à un domaine encore peu défriché, celui des jongleur-troubadours. Musiciens poly-instrumentistes, forts de plusieurs années de recherches et nourris de nombreuses expérimentations communes, ils livrent par ce programme Trobar & Joglar le fruit de leur travail sur l’ornementation et l’improvisation. 

Très peu de sources nous renseignent sur la substance musicale de ce répertoire, qui subsistait essentiellement par transmission orale ; seules quelques lignes mélodiques, à reconstituer souvent d’après différents manuscrits. L’enjeu n’est donc pas tant celui d’une « restitution historique », qui dans tout répertoire demeure illusoire, mais plutôt celui d’animer une poésie (lyrique et musicale) riche et complexe, qui demeure très pertinente pour la sensibilité contemporaine. 

Il faut aimer s’enivrer de danse (Quan ai lo mon consirat) comme de la langueur d’une chanson courtoise (Quan lo rius de la fontana, Jaufré Rudel), du va-et-vient du texte sur une mélodie toujours renouvelée. La rugosité de la vièle contraste avec la délicatesse de la harpe, l’une tissant les fils et l’autre déposant les perles d’une toile soyeuse et vivante (Bona domna, tan vos ai fin coratge). A ces sonorités aigres-douces se joignent les accents inconnus de la langue occitane, souvent chantée, parfois déclamée. Que ce soit dans l’extrême simplicité d’une note ou l’exubérance ornementale, la nouveauté ou l’insistance répétée, le même flux animé circule généreusement, ponctué de rebonds et d’échappées (Ab joi et ab jovem m’apais, Comtesse de Die) ; l’oreille attentive percevra les infimes changements de motifs et de nuances qui s’insinuent au fil des chansons (Tant es gai), et rendent ces airs organiques et comme naissants.

Probablement plus que la musique des siècles qui suivront, celle du Moyen-âge est un art de l’instant à savourer au moment même de sa conception. Si l’interprétation d’Alla francesca recèle suffisamment de richesses pour surprendre et charmer à chaque écoute de ce disque, on ne peut qu’exhorter nos lecteurs à se rendre au Musée de Cluny, où chaque dimanche se tient un court concert (http://www.musiques-medievales.fr/fr/production-artistique/programmation/l-heure-musicale-au-musee-de-cluny), qui permet d’entrer dans un univers souvent déroutant mais ô combien raffiné et vivifiant.

Isaure d’Audeville

Vers le Centre des musiques médiévales de Paris