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Un « Come Bach » réussi

Musemois
24 février, 2009

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Messe en si mineur

 

Blandine Staskiewicz, Lucy Crowe, Julia Lezhneva, Joanne Lunn (sopranos) ; Nathalie Stutzmann (contralto) ; Terry Wey (contre-ténor) ; Markus Brutscher, Colin Balzer (ténors) ; Christian Immler (basse baryton), Luca Tittoto (basse) 

Les Musiciens du Louvre
Direction : Marc Minkowski 

104′, Naïve, 2009

Extrait : Credo

Le facile jeu de mot orne fièrement le fronton de l’interview accordée par le chef à Rémy Louis parmi les notes de programme de ce joli livre-disque sur papier vergé. Il est cependant inexact, puisqu’il s’agit non d’un retour mais d’une première rencontre au disque entre Bach et Marc Minkowski. Premier rendez-vous par lequel Minkowski surprend où on ne l’attendait guère. On connaissait le chef pressé chez Lully ou Charpentier, violent et théâtral chez Haendel. On craignait un peu sa brusquerie sombre, trépidante dans un opéra mais trop rude pour cette opus magnum bachien. Il n’en est rien. Les Musiciens du Louvre livrent ici une interprétation cohérente, d’une grande lisibilité, d’une constante transparence, d’une ferveur dramatique. Le secret de ce pari musical réside d’abord dans l’usage d’un chœur restreint de 10 solistes, conformément aux théories âprement controversées défendues par Joshua Rifkin, Andrew Parrot ou Konrad Junghänel (partisans du OVPP : « one voice per part »). Les ripiénistes doublent alors les solistes dans les passages choraux, dont la texture, très allégée, permet une mousseline de contrepoint lumineuse au détriment des effets de masse. On distingue ainsi le « Kyrie » oppressant bien que paradoxalement aéré, le sublime « Et in terra pax » plein d’espoir et d’innocence, tiré vers le ciel par des voix féminines angéliques, la suspension douloureuse d’un « Qui tollis » lancinant et contemplatif, tourmenté et hiératique à la fois comme un drapé du Bernin qui se répète dans l’ « Et incarnatus est » désespéré et l’ « Osanna » festif et triomphant.

D’autres mouvements s’avèrent hélas moins convaincants. Les entrées fuguées du « Credo » s’enchaînent avec une incisive netteté qui permet à Minkowski d’opter pour un tempo trop vif et une basse contenue ferme et  poussive débouchant sur un « Patrem ominipotentem » trop pressé. Même reproche pour un « Confiteor » grisé qui s’emmêle les pinceaux et perd de sa charge émotionnelle et symbolique.  

Les solistes se plient à cette vision d’une brûlante clarté. Humbles dans les passages choraux, l’équipe se laisse aller à une expressivité décomplexée dans les airs solistes, bien plus optimiste que les beautés glacées de Parrot (Virgin). On est parfois troublé par cette rupture de ton entre des chœurs recueillis, presque « suzukiens », et des airs quasi-opératiques, même si le chef s’en défend et revendique une théâtralité liturgique. Quoi qu’il en soit, on y trouvera souvent une urgence joyeuse et démonstrative, un détachement souriant et coquet, et des voix de première classe. Lucy Crowe et Blandine Staskiewicz mêlent leurs sopranos timbrés très différemment – l’une aigue et pure, l’autre plus corsée – dans un « Christe eleison » extraverti et virtuose attaqué avec allant. Bientôt suit le « Domine Deus » poétique et sensuel, qui constitue l’un des passages les plus réussis de l’enregistrement. A la gracieuse Joanne Lunn répond Markus Brutscher, rocailleux et grave. Julia Lezhneva dénote une agilité certaine dans son dialogue avec le violon du « Laudamus te » quoique les articulations soient un brin lourdes et le chant voilé (ou alors la captation est lointaine). Petit bémol pour Colin Balzer, recueilli mais nasal dans le « Benedictus » et pour Christian Immler doucereux comme un comploteur dans l’ « Et in spiritum ». Enfin, dièse génialissime pour l’ « Agnus Dei » de Nathalie Stuzmann aux accents déploratoires d’un âme que la vie pourrait avoir brisée. Le timbre est sombre, une once de vibratello fragile (qu’on retrouve dans son Winterreise) apporte la touchante humanité de la rescapée grelottante à cette puissante prière.

Les Musiciens du Louvre accompagnent avec précision et vivacité cette vaste fresque sacrée. Accompagnent seulement, car le drame est porté à bout de bras par les voix, et l’orchestre – bien qu’excellent – demeure en retrait. Marc Minkowski paraît brider sa phalange, éviter tout excès, empêcher le continuo de fleurir, les instruments obligés de s’affirmer trop. Il en résulte des musiciens assez neutres, et surtout des timbres qui manquent de piquant et de caractère. Le hautbois d’amour du « Qui sedes » ternit, le traverso cursif du « Domine Deus » et du « Benedictus » s’échappe discrètement, la trompette du « Patrem omnipotentem » est difficilement audible, se contentant d’ajouter avec souplesse une couleur cuivrée par-ci par-là . Fort heureusement, le cor du « Quoniam tu solus sanctus » se permet de manière altière d’exposer des sons bouchés et truculents, et les bassons et hautbois « jazzy » presque champêtres confèrent une douceur moelleuse au « Et spiritum sanctum ».

En définitive, Marc Minkowski offre une vision idiomatique à cette Messe en si tant de fois enregistrée. D’une clarté narrative extrême, bénéficiant d’effectifs réduits mais résolument opposés à l’ascèse, démonstratif dans les passages solistes, plus inégal dans les chœurs qui alternent entre déploration nostalgique et hâte suspecte, cette version même imparfaite, assez proche de Junghänel (Harmonia Mundi) trouvera aisément sa place parmi les discothèques bacchiennes qui se respectent, aux côtés du merveilleux Suzuki (Bis), de l’introspection grave de Leonhardt (Deutsche Harmonia Mundi), de l’équilibre d’Herreweghe (Harmonia Mundi), ou encore du premier Harnoncourt vert et enthousiaste (Teldec).

Viet-Linh Nguyen


Technique : 
prise de son d’une belle transparence, on regrettera que les timbres instrumentaux ne soient pas plus différenciés