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Un "coup d’archet démoniaque"

Muse5
20 juin, 2007

Marin MARAIS (1656-1728)

Variations sur les Folies d’Espagne et autres pièces inédites

 

Jonathan Dunford (basse de viole), Ensemble A deux violes esgales.

Accord, 2000.

Marais fut l’élève de Lully (voyez son Alcyone) et de Sainte-Colombe. De ce dernier, il acquit une maîtrise du jeu et de la composition de la basse de viole époustouflante. Titon du Tillet affirme d’ailleurs qu’au bout de six mois l’élève avait surpassé le maître… L’oeuvre de viole de Marais fut publiée en cinq livres entre 1686 et 1725. Cependant, certaines pièces, confiées à Harie Maule avant 1685 – et emportée par le noble écossais sur son île – ne virent jamais l’édition. Ce sont quelques uns de ces « inédits » que le violiste Jonathan Dunford nous propose dans le premier volume des « Pièces de violes inédites » du compositeur français.

L’intérêt de l’enregistrement provient tout d’abord d’une version primitive des célèbres variations sur les Folies d’Espagne. Ce thème, tiré d’une ancienne basse continue de sarabande attira de nombreux compositeurs baroques, parmi lesquels Vivaldi et Bach. Le manuscrit détenu par la Bibliothèque Nationale d’Ecosse possède 12 variations absentes de la version publiée dans le Second Livre. De plus, l’ordre d’enchaînement n’y est plus le même.

Jonathan Dunford fut l’élève de Savall mais adopte un parti-pris totalement différent de celui-ci. Son coup d’archet est vif, fougueux, rageur. La basse de viole y est directe, franche, sans ambages. Là où Savall parlait poésie rêveuse, Dunford s’étourdit, se grise, combat un spectre inconnu qui n’est autre que l’ombre du jeune (et ambitieux) Marais. Le maître mot est ici l’action : les mouvements lents sont autant de respirations, d’énergies contenues, de colères étouffées. Cette mélancolie de voilée devient violente, presque « italienne » dans son expressivité débridée. En effet, il faut bien admettre que le violiste utilise à merveille ce « coup d’archet démoniaque » que Marais hérita de son maître (des coups détachés successifs joués très rapidement).

Les autres morceaux choisis ont été groupés en deux suites d’après leurs tonalités et la basse continue a été (bien) reconstituée, selon les procédés de l’époque. Ils dénotent une invention, une fraîcheur et une finesse propre à Marais. Un dernier mot sur les instrumentistes qui accompagnent Jonathan Dunford dans ses pérégrinations : ils sont d’un excellent niveau, même si l’on regrette un clavecin un peu trop envahissant (la faute de l’ingénieur du son ?).

Viet-Linh Nguyen


Technique : 
Clavecin enregistré trop fort et couvrant parfois le théorbe et la basse de viole. Beaux timbres

Autres enregistrements recommandés : Jordi Savall, bien évidemment ! Les Folies se trouvent dans le Second Livre de Pièces de Violes (le plus difficile des cinq). Le maître de Jonathan Dunford, s’y montre plus rêveur, plus coloré, plus chaud et privilégie la douce mélancolie à la fougue rageuse. Une autre optique qu’il défend avec un brio qui laisse pantois.