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Un enregistrement pour l’Homme et pour toujours

Museor
31 décembre, 2011

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Sonates et Partitas pour violon solo 

Johan Georg PISENDEL (1687-1755)

Sonata a violino solo senza basso
 

Amandine Beyer, violon baroque de Pierre Jacquier 1996, archet d’Eduardo Gorr 2000.

151’29, 2 CDs, Zig Zag Territoires, enregistré à la Chaux-de-Fonds en décembre 2010 et février 2011.  

 

Il est des enregistrements que l’on attend depuis longtemps sans le savoir vraiment. Celui que nous offre, et le mot est exact, Amandine Beyer est bouleversant. Tout baroqueux connaît cette élève brillante de Chiara Bianchini, et tout amoureux de la musique va à présent aimer cette artiste rare. Les suites et partitas de Bach pour violon seul sont un monument. Monument de musique pure si magnifique que d’arriver à les jouer incite tout violoniste de talent à les graver. Les maisons de disques l’acceptent toujours tant le budget est modeste. De magnifiques versions existent, d’autres moins bonnes aussi. Des violons puissants, aux sonorités pleines, aux traits acérés, d’autres plus simples jouant sur la profondeur des doubles cordes, la subtilité des fugues et la complexité des structures. Parfois un son plus modeste et des moyens plus tendres donnent beaucoup plus d’humanité à certaines pièces.

Disons le, jusqu’à présent aucun violon baroque n’était allé techniquement aussi loin qu’Amandine Beyer. Sa sonorité est très belle et lumineuse et surtout porteuse en son sein d’un petit creux si humain. Son archet sait produire des courbes permettant de mettre au monde les images des volutes contenues dans la musique. Jamais aucune double-corde n’est lourde. Tous les accords sont comme rebondis, ouverts vers l’avenir et jamais appuyés et fiers d’eux. Les volutes que la musique décrit sous ses doigts sont comparables à ce que provoquent les jeunes chinoises avec leurs bâtons et rubans, offrant dans l’instantané du geste, la vision de la danse du ruban qui s’évanouit dès qu’elle a été vue. Ainsi la musique de Bach, si austère sous d’autres doigts, est volute et courbe, torsade et encorbellement, mouvement souple comme un instant d’éternité vivant en sa course éphémère. D’ailleurs tout n’est-il pas arrondi dans le violon lui-même : corps, table, ouïes, extrémité du manche, cordes, âme…

Mais passons vite sur cet aspect technique de son jeux tant l’essentiel est ailleurs. La virtuosité d’Amandine Beyer rivalise avec tout violoniste. Elle n’a rien à envier à personne. Par contre cet enregistrement va faire comprendre ces pages à l’auditeur comme jamais. Leur hauteur de vue, leur confession intime vraie va vous prendre à la gorge et vous ouvrir des portes inouïes. Un jeu de mot de la main de Bach nous avait déjà mis sur la voie. Sei solo au lieu de sei soli. Tu es seul au lieu de six soli… Personne n’a su rendre cela comme Amandine Beyer. Un exemple vrille le cœur autant qu’il ouvre l’espoir. Un mouvement comme aucune autre pièce musicale. C’est l’Andante de la deuxième sonate BWV 1003. Cette mélodie qui monte et virevolte et cette corde grave qui accompagne était jusqu’à présent, pour ceux qui l’avaient le mieux compris et ne pressaient pas trop le tempo, un dialogue avec Bach lui même. Pour Amandine Beyer, qui sait en plus écrire des mots magnifiques dans la plaquette, c’est la solitude de la condition humaine qui est assumée et qu’elle nous permet de saisir à notre tour pour en faire le miel de notre existence.

Comment créer un dialogue intime avec soi-même ? Oui il y a quelque chose de spirituel dans cette interprétation des Sonates et Partitas de Bach. Il est réducteur de dire qu’il s’agit d’une belle nouvelle version, ou qu’il s’agit enfin de LA version baroque. Toute catégorisation est obsolète. Il s’agit non seulement de la quintessence du violon, mais de celle de la musique et de l’ascèse du virtuose contraint à la modestie autant que l’Homme face à  l’ignorance de la  raison de la vie. Il s’agit de l’humaine existence qui assume sa solitude face au mystère de la vie. Et afin de faire un clin d’œil à cette question de filiation, de maître-élève, des relations entre instrumentistes et compositeurs, en complément de programme une sonate très belle, et plus simple sous les doigts, de J.G. Pisendel. Celui-là fût le virtuose le plus célèbre du temps de Bach et il possédait une version des sonates et Partitas. Impossible que ces deux musiciens ne se soient pas rencontrés, écoutés et admirés.

Merci Amandine Beyer, votre parcours musical intègre, votre engagement dans des actions vers les enfants les plus démunis, votre inlassable travail humain de musicienne est présent dans cet enregistrement. Cet exercice de solitude avec votre instrument vous a certainement beaucoup coûté, mais comme son écoute va faire des heureux ! Cette musique qui jusque-là impressionnait, maintenant que vous êtes là, va nous permettre de nous accepter seuls sans être abandonnés. Un enregistrement qui soigne les âmes et qui pourra être écouté sans limites. Merci Madame. 

Hubert Stoecklin

Technique : excellente présence du violon avec grande précision permettant d’entendre cette accroche si particulière de l’archet du violon baroque sur la corde en boyau et même les respirations de la musicienne.