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Un impardonnable manque de Gould

Muse1
3 janvier, 2007

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Variations Goldberg BWV 988

 

Glenn Gould (???), Piano
Version de 1955 retravaillée par les Studios Zenph. 
77’00, 1 SACD Sony classical 88697 03350 2. Code barre 886970335027.
Retravaillé en septembre 2006 au Studio Glenn-Gould à Toronto (Canada).

Incompréhensible politique éditoriale de Sony ! Alors que la firme fait énormément plaisir aux mélomanes en ressortant en automne 2007 la magnifique Complete Original Jacket Collection de Glenn Gould avec des remastérisations discrètes et soignées respectant le son rond et chaud des 33 tours ; alors qu’en 2002, elle faisait paraître la version analogique des Goldberg 1981 dans un beau digipack (A State of Wonder: The Complete Goldberg Variations) bourré de remarquables bonus, Sony vient de se lancer dans une expérience tout à fait incompréhensible digne du Dr Fu Manchu. Certes, on savait le pianiste canadien très féru de technologie, mais qu’aurait-il pensé de cette tentative de déshumaniser la musique, et de ravaler l’interprète au rang de néant ?

Car il faut expliquer l’inexcusable, et présenter à nos lecteurs – innocentes créatures – le corps du délit. En ce qui concerne la victime, ils se réfèreront à nos précédentes chroniques des Goldberg par le regretté Glenn Gould. Chez Sony, on aime autant que nous la version échevelée des Goldberg que Gould enregistra en 1955, et qui fit tant pour sa légende. Mais les techniciens aux oreilles affutées déplorent sans cesse cette prise de son antédiluvienne, musicale mais cotonneuse, et mono. « Et si nous ressuscitions le pianiste, afin de l’enregistrer avec toutes nos nouvelles technologies ? » pensèrent nos savants fous. L’affaire étant trop ardue, et le clonage de Glenn Gould posant de sérieux problèmes juridiques et éthiques, ils se rabattirent sur le procédé révolutionnaire des Studios Zenph : calquer électroniquement le jeu de Gould puis transférer ces données sur un piano moderne que l’on enregistre avec tous les gadgets d’aujourd’hui. En clair, les ingénieurs du son ont créé un fichier midi définissant exactement les sons, leurs durées, leurs hauteurs, leurs nuances de l’interprétation de 1955, puis ont « injecté » cette lotion à un piano à queue vers lequel des milliers de micros de pointe tendaient leurs circuits impatients.

Le résultat est déroutant. Le son est clair, franc, direct, loin du piano tamisé qu’on avait l’habitude d’entendre. Cela ressemble diablement à du Gould, mais en même temps, c’est comme si on voyait un chevalier des croisades en photo ; on sait que c’est impossible, et la magie n’opère pas. Et ce pour une raison évidente qui est que nous savons tous que cet enregistrement n’est que le fruit d’un tripatouillage d’informaticiens, et que le pianiste canadien qui chantait faux n’est presque plus pour rien dans cet amas de notes virtuelles. Voici donc un hommage, tout au plus, dont on se passera sans peine. 

Viet-Linh Nguyen

Technique : cf supra.

Lire aussi notre critique des 3 enregistrements de Goldberg de Glenn Gould (1955, 1959 et 1981)