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Un Jacques-Ange Gabriel passe…

31 octobre, 2010

L’OPERA ROYAL DE VERSAILLES

© ed. Xavier Barral

 

Textes : Philippe Beaussant – Photos : Philippe Chancel

Préfaces de Jean-Jacques Aillagon, Ancien ministre, Président de l’Etablissement public du musée et du domaine national de Versailles ; Béatrix Saule, Conservateur général du patrimoine, chargée de l’interim des fonctions de Directeur général de l’établissement et Frédéric Didier, Architecte en Chef des Monuments Historiques.

108 pages, 50 photographies couleur, 375 x 290 mm, éditions Xavier Barral, Paris, 2010 – 60 euros.

(édition de luxe numérotée de 1 à 399 signée par l’auteur également disponible)

Assurément, voici un bel ouvrage, à la facture soignée, qui paraît pour célébrer la réouverture de l’Opéra royal après sa restauration. On soupèse cet in-folio à la couverture cartonnée illustrée d’une belle contre-plongée, sa jaquette transparente sur laquelle apparaît le titre, l’épaisse texture du papier. Cet Opéra royal de Versailles s’avère de ces ouvrages que l’on prend plaisir à saisir et à feuilleter, à laisser traîner sur une console. « Un coffee table book ? » demanderez-vous, une moue méprisante devant cette désignation sans réel équivalent gaulois d’un ouvrage de luxe relativement creux. Ce serait faire injure au talent d’historien et de conteur de Philippe Beaussant, et à l’objectif chamarré de Philippe Chancel.

Le livre se décompose en effet en deux parties distinctes, abstraction faite des préfaces successives : 30 pages intitulées « Du rêve de Louis XIV au coup de génie de Gabriel » par Philippe Beaussant relatent avec brièveté et brio les tribulations nomades des salles de spectacle dont le château manqua cruellement pendant le règne du Roi-Soleil et une grande partie de celui du Bien-Aimé, les projets avortés, les négociations de chantier, l’inauguration de 1770 pour les noces du Dauphin et de Marie-Antoinette après un temps record de construction en 22 mois à peine. La prose, vive, alerte, souvent espiègle de Beaussant s’approche plus du style enlevé de ses essais que de celle, plus posée, des Plaisirs de Versailles : théâtre et musique (Fayard) du même académicien qui constituera un indispensable compagnon à ce volume.

On redécouvre ainsi avec gourmandise l’histoire de cette absente désirée et sans cesse repoussée depuis Louis XIV et l’inventivité des organisateurs tels Vigarani ou Slodz pour loger les fêtes et les représentations théâtrales ou opératiques dans le jardin, la Cour de Marbre, le Manège de la Grande Ecurie, l’Escalier des Ambassadeurs. Mansart ou Robert de Cotte font des rêves de papier. Dès 1743, Gabriel lui aussi multiplie les plans, coupes, élévations. Certains historiens de l’architecture estiment d’ailleurs que les premiers projets, encore très italiens et baroques, pourraient être le fruit d’un travail collaboratif. Les reproductions des projets architecturaux permettent de suivre l’évolution du style vers un classicisme épuré. Et puis voilà soudain, au détour d’une page, que l’action se précipite, que Louis XV se laisse persuader par Papillon de la Ferté, intendant des Menus Plaisirs que le durable serait paradoxalement moins coûteux que le provisoire, voilà le Roi qui se décide le 28 février 1768 alors que les noces du Dauphin sont prévues pour mai 1770. Certes, le précédent terriblement dispendieux, magnifique et incommode de 1745 a dû jouer un rôle dans le royal désir, mais l’on ne peut s’empêcher de songer à la série d’atermoiements, d’hésitations qui débouchent, presque à l’usure, sur ce défi que l’équipe des Gabriel, Pajou et cie réalisera avec tant de succès. Mais nous ne nous attarderons pas plus sur l’histoire de l’Opéra royal, préférant recommander la lecture du chapitre prenant de M. Beaussant.

Deuxième acte après l’entracte et la promenade mondaine dans le foyer : l’album comportant une cinquantaine de photos de Philippe Chancel, étalées en pleine p(l)age. On contemple avec détente cette succession de clichés qui frappe par leurs couleurs saturées et éclatantes, rappelant un peu le Technicolor et la carte postale de milieu de siècle. Les sujets comme le traitement s’avèrent inégaux. Certaines vues telle la « vue générale de la salle » ou « la vue de l’Opéra depuis le réservoir » se révèlent assez quelconques, d’autres beaucoup plus audacieuses et personnelles grâce à des angles de vues surprenants ou des passages privilégiés dans les coulisses. On citera ainsi la quasi-anachronique « vue du cadre de scène par en-dessous », l’araignée du « lustre du foyer », ou « les dessous » patinés par les siècles.

Arrivé à la fin de cet ouvrage aussi instructif qu’agréable, au luxe discret et au propos d’une spontanéité érudite, on osera faire part de trois regrets. Le premier est que la passionnante analyse architecturale des différents projets de Gabriel est insuffisamment développée et laisse le lecteur sur sa faim, que compensera l’admirable mais bien moins glamour ouvrage de Michel Gallet & Yves Bottineau sur Les Gabriel (éditions Picard, 2004, pp. 194 à 213 pour être précis). Les deux autres suggestions, facilement réparables lors des rééditions de cet ouvrage que l’on espère nombreuses, seraient de bénéficier d’une annexe retraçant en détail les différents évènements et représentations ayant eu lieu dans l’ovale tronqué de Gabriel, et enfin que les légendes des photos de Philippe Chancel soient inscrites en pied-de-page pour une lecture plus aisée. Mais ce ne sont là que des péchés véniels, et cet Opéra royal trône dorénavant à la fois à l’extrémité de l’Aile du Nord, et à celle de notre table de chevet.

Sébastien Holzbauer

 Site officiel des éditions Xavier Barral