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Un mauvais livret fait-il un bon opéra ?

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2007

Jean-Féry REBEL (1666-1747)

Ulysse

Tragédie lyrique en cinq actes sur un livret d’Henry Guichard.

Guillemette Laurens (Circé) ; Stéphanie Révidat (Pénélope) ; Bertrand Chuberre (Ulysse) ;
Céline Ricci (Céphalie, Pallas) ; Eugénie Warnier (Euphrosine, Junon) ;
Thomas van Essen (un Sauvage) ; Bernard Deletré (Urilas) ;
Vincent Lièvre-Picard (Orphée, un Génie, Euriloque, Mercure, Télémaque).

La Simphonie du Marais, direction Hugo Reyne.

2 CDs avec livret, 120’05, Accent, 2007.

 

Cet Ulysse est une tragédie lyrique particulière : le livret en est passablement mauvais, la construction totalement boiteuse, et l’action dramatique tordue et inintéressante. Mais il faut dire que Rebel a été inspiré : cette piteuse dramaturgie a en effet laissé la place à de grands moments de « musique », en demandant peu de récitatifs. Aussi l’auditeur vole-t-il d’ariette en ariette, de chœur en chœur, d’air de danse en scène de tempête, avec tout de même une chaconne avec chœur et une passacaille, pas moins de trois interventions divines.

Le choix qu’a fait Hugo Reyne est donc particulièrement judicieux : il lui permet de mettre enfin en valeur ses talents de chef, la qualité de sa Simphonie du Marais (chœur et orchestre) plus que les dons de ses interprètes parfois étrangement distribués – on peut penser au récent enregistrement d’Amadis (Accord).

Ici, la distribution a été plus fructueuse. On sera peut-être surpris de découvrir Bernard Deletré dans un rôle plus que secondaire, puisqu’il disparaît complètement après l’acte II pour laisser la place à Bertrand Chuberre ; mais les deux basses-tailles sont douées d’un timbre profond et convenant parfaitement au héros qu’est Ulysse et à celui qui pourrait avoir quelque chance d’être son rival. On peut dire d’emblée que le rôle d’Ulysse est, du point de vue dramatique, parfaitement inintéressant : aucune profondeur ni subtilité, inutile de parler d’incarnation. Il en va presque de même de Pénélope qui est tellement stéréotypée « jeune première » qu’elle laisse indifférente – mais la musique qui lui est confiée est fort belle, et Stéphanie Révidat lui rend pleine justice de sa voix ronde mais jeune, et sa technique aboutie et de son art subtil de la prononciation.

Le seul personnage qui ait un peu – je dis « un peu », il ne faut pas exagérer – est bien sûr Circé. Et Guillemette Laurens n’a pas perdu ses charmes : la voix, un peu aigre parfois, est toujours là, belle, sensible, touchante, l’artiste nous ferait croire à ce personnage qui tergiverse un peu trop. On ne lui en veut que bien peu de sa cruauté envers Pénélope et envers Ulysse – tant elle nous vaut de belle musique, et même une vocalise unique.

Signalons aussi les rôles de haute-contre, nombreux, mais épars. Lors des concerts parisiens à la Cité de la Musique, ils étaient confiés à Howard Crook, et l’on pouvait craindre de tout perdre en changeant de chanteur, mais c’est le contraire qui se produit. Car Vincent Lièvre-Picard est peut-être bien la relève d’Howard Crook avec une voix du même type, à la fois héroïque et terriblement douce, sensible et touchante là encore. Certes, la maîtrise n’est pas tout à fait celle de celui qui est l’un des vétérans des hautes-contre, mais cela s’acquiert, et la technique est déjà en grande partie là. Reste à lui proposer de vrai rôles pour voir s’il est aussi capable d’habiter un rôle. Il faut rendre grâce à Hugo Reyne de nous faire connaître cette haute-contre qui nous aidera sans doute beaucoup à moins regretter son aîné lorsqu’il se retirera de la scène lyrique – mais nous avons encore un peu de temps.

L’orchestre est fascinant de bout en bout, et la partition lui donne toutes occasions de briller, car l’orchestration est digne de ce qu’on pouvait attendre de l’auteur des Éléments. Le son de la Simphonie du Marais est rond, la cohésion d’ensemble parfaite, et on a sans doute là le personnage le plus vivant de l’œuvre.

Il fallait du courage à Hugo Reyne pour effectuer le long travail de restitution qu’a exigé l’œuvre – mais lisez le livret. (À ce propos, ne vous laissez pas décourager par cet orange assez laid : le petit livret est des plus soignés, sans superflus, mais tout à fait agréable à regarder.) Il faut le remercier d’avoir eu la patience de s’y livrer, et la persévérance de monter l’œuvre, de même qu’il faut le remercier d’avoir céder à la tentation de l’enregistrer, nous offrant ainsi ce qui est pour l’instant, à mon avis, son meilleur enregistrement.

Loïc Chahine

Technique : bon enregistrement. Pas de remarques particulières.