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Un oratorio politique

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
16 mars, 2014

Alessandro SCARLATTI (1660-1725)

Carlo Re d’Allemagna

 

biondiscarlattiRomina Basso (Lotario) : contralto
Roberta Invernizzi (Giuditta) : soprano
Marina de Liso (Gildippe) : mezzo-soprano
Marianne Beate Kielland (Adalgiso) : mezzo-soprano
Carlo Allemano (Berardo) : ténor
Josè Maria Lo Monaco (Asprando) : mezzo-soprano
Damiana Pinti (Armilla) : alto
Roberto Abbondanza (Bleso) : basse 

Stavanger Symphony Orchestra
Fabio Biondi : violon solo, direction

66’56 + 62’15 + 40,05, 3 CDs, AgOgique, AGO015, 2013. Enregistré au Stavanger Konzerthaus, novembre – décembre 2009.

Nous l’attendions depuis un moment, ce Carlo, donné en concert en décembre 2009 en Norvège, mais surtout dès 2003 dans le cadre du Festival Scarlatti de Palerme avec Europa Galante cette fois-ci et ce malgré des difficultés financières. Nous l’attendions depuis un moment et encore plus depuis que Fabio Biondi avait mentionné cette parution dans un entretien qu’il nous avait accordé. 

Perdu ! Ce n’est pas un opéra sur l’Empereur à la barbe fleurie, ça ne se passe pas à Aix-la-Chapelle et nous ne retrouverons ni Roland, ni Fierrabras, ni Alcuin ou Eginhard. Charlemagne n’a rien à voir avec ce livret qui porte le nom d’un personnage muet. Le Carlo en question c’est Charles II dit « le Chauve » né en 823, roi des Francs en 843, Empereur d’Occident en 875 et mort en 877. La fantasmagorie baroque place l’action lors de l’enfance de Charles. Ce livret avant l’impériale calvitie du héros mimé porte en lui tous les éléments de l’esthétique baroque.

 

Opéra créé en 1716, à l’acmé de la carrière napolitaine d’Alessandro Scarlatti, Carlo rè d’Allemagna reprend la veine des meilleures idées du style du maître italien. Si l’on connaît davantage (et lacunairement) le fils,  le pater familias des Scarlatti n’en est pas moins un véritable génie. Auteur de plus d’une centaine d’opéras, sans compter ses oratorii et ses œuvres sacrées et instrumentales, ce compositeur a de quoi faire pâlir tant il a été négligé par l’intelligentsia baroqueuse. Alessandro Scarlatti commence sa carrière en 1679 à seulement 19 ans chez la reine Christine à Rome, la poursuit volant de succès en succès à Venise, Rome et Naples, si bien que ses opéras se retrouvent même, étonnamment, dans les fonds de la bibliothèque de l’Opéra de Paris. Et contrairement à Haendel et Porpora ou bien son élève Hasse, Alessandro Scarlatti exploite avec panache les harmonies et le jeu dramatique des cuivres et vents sans négliger les cordes d’un enthousiasme communicatif. Il appuie surtout l’orchestre contre un livret en sublimant la poésie et non en la paraphrasant, en un vrai compositeur de théâtre. L’époque est moins faite au merveilleux. Elle a brisé ses rêves sur le socle âpre des réalismes postmodernes. Il est donc assez concevable que ce malheureux Alessandro Scarlatti se fasse bien rare sous les lambris de nos scènes et opéras. 

La démarche de Fabio Biondi est plus que louable, elle est quasiment un manifeste.  Se lancer dans la renaissance d’un opus méconnu d’un maître oublié relève de la résistance à la fatalité. Une petite nuance doit être apportée à ces louanges, le parti pris de l’enregistrer avec le Stavanger Symphonic Orchestra, alors que le chef avait donné l’œuvre avec Europa Galante lors du Festival Scarlatti de Palerme. L’on sait bien que depuis quelques années le violoniste italien est directeur artistique pour la musique ancienne de cette phalange nordique sur instruments modernes (malgré un habile panachage de pratiques pour le « baroquiser »). Le pari est-il tenu ?

Si le plateau vocal répond hautement à nos attentes, l’orchestre reste d’une lourdeur non négligeable. Le Stavanger est un orchestre moderne avec ses travers et ses couleurs. Malgré son effort de légèreté, la sauce prend peu et nous restons sur notre faim dans des airs aux tempi supposés élégiaques ou furieux. La magie du baroque en est estompée, la restitution en devient quelque peu opaque. Que l’on ne se méprenne pas, nous louons l’engagement artistique et le travail réel d’interprétation, mais pour une œuvre de telles dimensions il eut été préférable d’adopter une autre stratégie. Quitte à obtenir enfin un enregistrement de cette rare œuvre, il aurait été préférable que l’Europa Galante nous l’offre avec ses dorures originales. Le parti pris de défier les standards baroques avec le prétexte que « tout peut se jouer sur tout instrument » est une gageure de plus, qui aboutit à une déception partielle, mais réelle.  

Nous reste une panoplie vocale unique. A commencer par Romina Basso. On n’arrêtera pas de le dire, cette mezzo-soprano italienne est l’une des plus belles voix de sa génération et même de l’histoire du chant baroque. Avec son timbre velouté, la virtuosité et la justesse de ses vocalises et ornementations nous avons le plaisir d’entendre une interprète nuancée, intelligente et raffinée.

Semi-déception avec Roberta Invernizzi. La voix est devenue quasiment mécanique, nous ne ressentons plus ce feu, cette émotion à fleur de peau qui puisait au cœur de la partition pour nous toucher. Espérons simplement que ce soit passager. C’est avec un plaisir certain que nous retrouvons Marina de Liso, le timbre s’est corsé avec des graves de plus en plus beaux et une puissance qui ne se dément pas. Quel bonheur d’entendre une artiste avec autant de dramatisme et d’émotion. Avec un peu plus de réserves, Marianne Beate-Kielland est correcte sans appeler plus de commentaires.

Encore une fois nous avons l’occasion d’entendre le splendide Carlo Allemano, avec la bravoure et la fougue d’un timbre aux couleurs et capacités stupéfiantes. Et pourtant la partition est d’une exigence redoutable, mais ce magnifique ténor réussit à restituer Scarlatti dans toute la gamme de ses couleurs. Nous avons finalement remarqué la précision de Jose Maria Lo Monaco, le charme de Damiana Pinti et l’investissement de Roberto Abbondanza.

« Chi cede al furore di stelle rubelle amante non è » dit un air de Romilda dans le Serse de Haendel. La critique n’est pas moins empreinte d’admiration pour le travail entrepris par toute l’équipe artistique. Même pour faire des miracles, les saints ont du traverser le désert. Mais ce Carlo demeure la preuve vivante à la fois de la force de la volonté artistique face à une crise non subie et aussi que le sort s’est trop acharné sur un des plus grands génies du baroque et ses merveilles.

Pedro-Octavio Diaz

 

 

Technique : enregistrement clair et naturel.