Close

Un parfum d’épopée et de chevalerie

Muse4
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2008

Antonio VIVALDI (1678-1741)

Orlando Furioso RV 728 (1727)

Dramma per music in tre atti
Sur un livret de Grazio Braccioli, d’après l’Orlando furioso de l’Arioste.

Anne Desler (Orlando), Nicki Kennedy (Angelica), Marina De Liso (Alcina), Lucia Sciannimanico (Bradamante), Luca Dordolo (Medoro), Thierry Gregoire (Ruggiero), Martin Kronthaler (Astolfo).

Ensemble Modo Antiquo, dir. Federico Maria Sardelli.

3 CDs, 166’53, CPO, 2008 (enr. 2002) 

En 1727, Vivaldi, rentré à Venise un an auparavant, est à la tête du Teatro Sant’Angelo au poste de « directeur d’opéra ». Galvanisé par plus d’une décennie pendant laquelle le succès ne lui a presque jamais fault, le compositeur se plonge avec frénésie dans le travail, rêvant de conquérir enfin l’admiration, l’estime – et les salons – du cercle très fermé des grandes familles de la Serenissima.

C’est pour elles qu’il se penche sur des sujets ayant trait à la chevalerie, sortant de ses archives deux opéras sur le thème de Roland/Orlando, qu’il avait mis en scène entre 1713 et 1714 à Venise. Reprenant le livret de Grazio Braccioli, un certain « docteur en jurisprudence » vénitien, qui s’était lui-même inspiré des récits de l’Arioste, Vivaldi brode allégrement sur l’histoire du Paladin, où se mêlent des éléments héroïques, magiques, mythologiques et philosophiques dans une intrigue extrêmement complexe et originale.

Pour ceux qui auraient le courage de se plonger dans les élucubrations de Braccioli, ou qui préfèreraient écouter l’opéra sans se référer au livret, en voici le synopsis (en italique) ; les autres lecteurs pourront se passer de cette « director’s cut » et entrer dans le vif de l’interprétation.  

Le chevalier chrétien, neveu de Charlemagne, cherche sa bien-aimée, la belle Angelica, dans une île où règne une magicienne, Alcina, qui a usurpé le pouvoir de sa sœur Logistilla. Alcina veut rendre ce pouvoir éternel et invincible grâce aux cendres de l’enchanteur Merlin, qu’elle a dérobées et confié à la garde de l’invulnérable Aronte, dans un temple de la déesse des enfers, Hécate.

Orlando, dont la mission première n’est pas de rechercher Angelica (qui du reste le fuit car elle est tombée amoureuse d’un jeune Sarrazin) mais de s’emparer des cendres de Merlin afin de mettre un terme à la puissance d’Alcina, est pris entre Alcina qui veut l’ensorceler afin qu’il l’aide à lutter contre les troupes de Logistilla, Bradamante, nièce de Charlemagne à la recherche de son mari Ruggiero, et Angelica qui fait passer son amant, Medoro, pour son frère avec la complicité d’Alcina.

De toutes ces tribulations compliquées, c’est la perfidie d’Angélica qui fragilise Orlando lequel, mis à l’épreuve par sa belle, tombe dans un piège qui le retient prisonnier, laissant ainsi le temps à Angelica d’épouser Medoro. A son retour, le chevalier sombre dans la folie en constatant cette trahison.

Bradamante, qui entre temps a récupéré son époux, n’a de cesse de mettre fin aux agissements maléfiques d’Alcina ; pour cela, il faut récupérer les cendres de Merlin conservées dans le temple d’Hécate. Son stratagème manque d’être gâché par la folie-même d’Orlando. Mais ce dernier, dans son délire, parvient à tuer le garde qui veillait sur la statue de Merlin et à briser celle-ci, ce qui rompt instantanément tous les enchantements d’Alcina. Le dernier acte s’achève dans une liesse générale où tout le monde est pardonné.

Orlando, Bradamante, Merlin, un monstre et une grotte enchantée, des magiciennes et des chevaliers qui, avec le thème sous-jaçant des luttes pour le pouvoir et celui, prévalant, de l’Amour (trompé, malheureux, reconquis) appartiennent au folklore des romans médiévaux de chevalerie ; quelques références à l’Antiquité, dont un temple dédié à une déesse et un cheval ailé, qui évoquent un univers familier pour une noblesse lettrée ; la victoire de la raison et de la vérité sur la ruse et les flatteries trompeuses, thème ô combien cartésien ; des effets de scène qui ne sont pas sans rappeler les splendides décors animés chers au théâtre du XVII°siècle…

Vivaldi a mélangé avec audace de multiples ingrédients dont la juxtaposition aurait bien pu être grumeleuse. C’était sans compter l’exceptionnel liant du matériau musical et l’originalité dont fait preuve Vivaldi par rapport à la forme dramaticalement rigide dans lequel se sclérosait l’opera seria. le Roland Furieux compte des scènes élaborées pouvant varier du récitatif sec à l’arioso, dans lesquelles la psychologie des protagonistes est mise en valeur avec une grande intensité. Vivaldi innove également dans la distribution vocale en accordant la prépondérance aux voix féminines naturelles et non aux castrats. Et ce n’est pas pour rien que le Roland Furieux a été surnommé « l’opéras des mezzos » car pratiquement entièrement confié à des tessitures de mezzos-sopranos ou de contraltos.

Federico Maria Sardelli, bien que peu médiatisé, n’en est pas moins un habitué des terres vivaldiennes. Depuis 1998, son ensemble Modo Antiquo a entrepris un projet de redécouverte systématique des opéras du compositeur, fondé sur des recherches musicologiques rigoureuses. Le groupe produit une œuvre chaque année avec la collaboration de l’Institut italien Antonio Vivaldi, du Festival Opéra Barga, de la Westdeutsche Rundfunk (WDR 3) et des labels Amadeus, Marc Aurel, CPO et Naïve. Parmi ses réalisations, on distinguera une gracieuse Arsilda et un Tito Manlio un peu raide (CPO), ainsi qu’une sobre Aténaïde (Naïve).

En effet, le parti-pris de Sardelli consiste à respecter scrupuleusement la partition, et de livrer des lectures équilibrées et lumineuses, évitant tout excès. « Je suis de plus en plus convaincu de la nécessité de rétablir Vivaldi dans son rôle de compositeur classique, dans le sens d’exemplaire, équilibré, paradigmatique, et de le soustraire à la fâcheuse tendance, très en vogue aujourd’hui, qui veut faire de lui un prodige d’extravagance et de convulsions rythmico-dynamiques presque toujours arbitraires. » déclarait le chef à propos de son Aténaïde.

Cette rigueur plus calviniste que sérénissime, pouvait-elle convenir à une œuvre aussi flamboyante que le Roland Furieux ?

Il faut bien avouer que le résultat est mitigé. Si le timbre puissant et souple d’Anne Desler résonne d’un bout à l’autre toute la pièce, guerrier au premier acte, tourmenté ensuite par l’accumulation des coups du sort, échevelé dans les scènes de folie, et enfin apaisé dans les dernières scènes, la chanteuse ne peut décemment rivaliser avec l’extraordinaire Marilyn Horne de la version Scimone (Erato) ou les couleurs sombres de Marie-Nicole Lemieux chez Spinosi (Naïve). Hélas, l’incontounable « Nel profondo cieco mondo » est plus honnête qu’impliqué, mais la grande scène de folie s’avère convaincante, en dépit d’un certain manque de couleur.

L’objet de sol fol amour échoit à Nicki Kennedy qui plante une Angelica fragile mais déterminée, au timbre clair et agréable, quoique les vocalises ne soient pas toujours des plus nettes (« Un raggio di speme »). Doté d’une voix bien plus charnue, l’ensorcelante et insinuante Marina de Liso campe une redoutable magicienne, du vicieux « Vorresti amor da me » au désespoir de sa chute « Che più dolce, che più giocondo stato » et « Anderò, chiamerò dal profondo ».

Parmi les autres rôles, on remarquera Lucia Sciannimanico en expressive Bradamante avec un très élégiquaque « Taci, non ti lagnar » même si les coloratures du « Io son ne’ lacci tuoi » la mettent à rude épreuve. Les interprètes masculins sont quant à eux assez effacés, et parfois dotés d’un vibratello mal contrôlé.

L’orchestre Modo Antiquo se montre à l’aise tout au long de l’opéra. Les quatre parties de cordes sont amples, bien équilibrées, avec une sonorité ronde et lisse. Sur ce noyau vient se gerffer une flûte traversière, une paire de cors et de trompettes, à l’occasion. La direction de  Federico Maria Sardelli, très raffinée mais un peu raide, lorgne plus vers le boudoir intimiste que sur le souffle de l’aventure. Les da capos, écrits par le chef, demeurent ainsi assez spartiates, avec quelques appogiatures par ci par là. Dès les premières mesures, nous ne sommes pas transportés dans l’univers féerique et violent d’épopée médiévale, mais dans celui, plus mesuré et raffiné, du XVIII°siècle italien. Les foudres d’Alcina ou la bataille d’Orlando contre le monstre baignent dans une atmosphère à la fois retenue et gracieuse que viennent presque troubler passions et sentiments tourmentés.

En définitive, voilà un enregistrement d’une grande pureté stylistique, mais qui pêche par une trop grande retenue et par des solistes timides ne pouvant rivaliser avec le casting de luxe de la version de Jean-Christophe Spinosi. On notera d’ailleurs que la parution de ce coffret est plutôt tardive, l’enregistrement datant de 2002. Enfin, il est à déplorer que les livrets d’opéras de CPO n’intègrent pas de traduction en français.   

Hélène Toulhoat

Technique : prise de son ample et un peu résonnante, assez lointaine des chanteurs, due à l’acoustique de l’ église del Santissimo Crocifisso de Barga où le disque a été enregistré.