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Un pèlerinage comme une incantation

Museor
31 décembre, 2009

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Intégrale des cantates Vol. 13

 

Liste des morceaux

« Nun Komm, der Heiden Heiland » BWV 61 & 62,
« Schwingt freudig euch empor » BWV 36,
« Wachet! betet! betet! wachet! » BWV 70,
« Bereitet die Wege, bereitet die Bahn! » BWV 132,
« Herz und Mund und Tat und Leben » BWV 147

Solistes BWV 61, 62 & 36 : Joanne Lunn, soprano ; William Towerts, alto ; Jan Kobow, tenor ; Dietrich Henschel, basse.
Solistes BWV 70, 132 & 147 : Brigitte Geller, soprano ; Michael Chance, alto ; Jan Kobow, tenor ; Dietrich Henschel, basse

English Baroque Soloists
Monteverdi Choir
Direction John Eliot Gardiner

2 CDs, 65’19 et 69’03, Solideogloria, 2009, enregistrés à Cologne et Lüneburg les 3 et 10 décembre 2000.

Nombreux sont les chefs à s’être lancé dans l’intégrale des cantates de Bach, mais la démarche de John Eliot Gardiner possède une force incantatoire, qui fait de chaque concert, une étape chaque fois plus envoûtante servant avec fidélité et fougue, passion et raison l’architecture complexe de l’esprit et de la musique de Bach. Suivant le cycle liturgique, autant dire celui des saisons, cette intégrale fait de chaque concert une page vierge qui s’écrit tout au long du pèlerinage entrepris par Gardiner et ses musiciens. Ainsi, avec le volume 13, débute le cycle de l’Avent. Celui de l’espérance en la naissance du Christ, mais aussi en la renaissance de la vie. Tandis que la nuit s’installe au cœur de l’hiver, les âmes qui ne veulent s’égarer, en une attente fervente d’une aurore spirituelle, entre doute et espoir, chantent la gloire de dieu et leur résistance à la résignation.

Chaque programme étant composé de trois cantates, c’est ici les BWV 61, 62 et 36 qui se succèdent. Le lien qui les unit est un choral très prisé à l’époque Nun komm, der Heiden Heiland (« Viens maintenant, Sauveur des païens ») adapté par Luther et que Bach renouvelle à chaque fois.

Invitation à la méditation, la cantate BW61 qui ouvre le premier concert, donné à Cologne à date précise c’est-à-dire le 4ième dimanche avant Noël, est la plus ancienne de ce concert. Datant de 1714, Bach y superpose le plain-chant à une musique qui alors était d’avant-garde, l’ouverture à la française (héritée de Lully). Le caractère de majesté ainsi créé, invite à s’ouvrir à l’importance de ce temps qui s’arrête dans l’attente du renouveau. L’homme doit s’y faire humble devant le pouvoir infini de Dieu et, ou de la nature. Cette cantate joue sur les ombres, la musique vient de l’obscurité… Dans la cantate BWV62 qui suit, c’est au contraire le côté brillant et confiant en la lumière que fait ressurgir le style italien de l’ouverture. L’archet du violon en un concerto plein de virtuosité devient un flambeau qui guide les âmes égarées.

La cantate BWV 36 conclut ce concert. D’origine profane, puisqu’elle fut donnée sous sa première version de cantate d’anniversaire en 1731. Bâtie en une structure dans sa version finale qui élimine le récitatif pour intercaler des chorals entre les airs, elle oscille entre le caractère intime la foi dans un air de soprano au lyrisme tendre et publique en un choral final vigoureux.

La basilique St Maria im Kapitol de Cologne, reconstruite après la guerre dans son style roman, possède une acoustique réverbérante qui permet de souligner les contrastes, comme dans le récitatif en duo de la soprano et de l’alto « Wir ehren diese Herrlichkeit » dans la BWV 62. Elle crée des oppositions, semble faire palpiter en une sombre intériorité les âmes isolées pour mieux faire résonner la confiance d’un peuple qui se rassemble dans l’attente pour mieux trouver la force de résister. Elle souligne l’éloignement et la proximité du Divin.

Le plateau vocal est exceptionnel d’homogénéité et de clarté. Tous possèdent le phrasé idéal. Leur sensibilité aux mots, fait de ce concert un théâtre, et tous tirent parti avec aisance de cette acoustique si particulière.

Le ténor Jan Kobow a un timbre lumineux et une souplesse vocale qui dans l’aria da capo de la cantate BWV 62, Bewundert, o Menschen… nous permets de partager l’offrande de la manne divine dans une sensation de ravissement et de délice. Et quelle délicate agilité dans son dialogue avec le hautbois d’amour et le basson dans l’air « Die Liebe zieht mit sanften Schritten » de la Cantate BWV 36.

Souplesse et délicatesse que l’on retrouve aussi dans la basse brillante de Dietrich Henschel. Dans le récitatif qui précède son Aria de cette même cantate, il annonce jusqu’au murmure qui résonne l’arrivée du Sauveur. Les inflexions du texte, de la phrase musicale trouve en lui une clarté qui fait vibrer cet instant particulier. Par ses couleurs dans son aria au caractère haendélien, il souligne avec virtuosité les forces et faiblesses de cet être humain suppliant et combattant pour sa survie. Dans le récitatif de la BWV61, « Siehe, ich stehe vor der Tür und klopfe an », chuchotant, en écho aux pizzicati de l’orchestre, il fait surgir de la nuit, cette voix insondable et secrète que tous attendent.

Le timbre de la soprano Joanne Lunne est d’une tendre clarté. Dans son duo avec le violon dans la cantate BWV 36, « Auch mit gedämpften »,  son chant ondule tel un voile au gré du vent. Sa voix semble virevolter, si fragile et pourtant si intense que son cri, est un soupir fulgurant.

Quant à l’alto William Towers, s’il n’a aucun air, ces deux duos avec la soprano ont des parfums d’encens. Leurs timbres se marient en une union céleste. Leurs couleurs et leurs parfums deviennent ceux d’une rose mystique célébrant l’instant sacré où tout se dénoue dans le récitatif de la BWV62, « Wir ehren diese Herrlichkeit… » Tandis que dans l’air « Nun komm, der Heiden Heiland », leur supplique soutenue par le caractère incantatoire des violoncelles, vient apporter l’envoutement du chant.

Que dire des Monteverdi Choir dont l’homogénéité, les couleurs, le phrasé, viennent servir le texte et la musique en une exaltation sans cesse régénérée, offrant à ce programme, la fougue et le sublime.

Quant aux English Baroque Soloists, sous la direction de John Eliot Gardiner, ils sont à l’écoute des chanteurs et du texte. Les solistes qui s’en dégagent dans certains airs ou récitatifs, violoniste, hautboïste, violoncelliste s’ils sont tous des impeccables virtuoses, ils  interprètent avec une humilité flamboyante ces œuvres.

John Eliot Gardiner, avec rigueur parvient à conduire au – delà de la passion et dans l’urgence, sans jamais céder à l’impétuosité, ce peuple en quête de la Renaissance. Il souligne, le caractère quasi hypnotique et bouleversant de cette attente qui rompt l’isolement et illumine la nuit.

Mais voici qu’avec le CD2, ultime étape du pèlerinage européen arrive ce quatrième dimanche de l’Avent, celui où normalement dans de très nombreuses cours européennes aucune musique ne devait résonner, fixant l’attente comme le froid gèle les campagnes. Mais à Weimar en ces années 1715, cette interdiction n’a pas lieu. Les trois cantates proposées durant ce concert ont toutes été composées durant le séjour de Bach à la cour de cet Etat. Rares survivantes d’un corpus qui du être plus important mais dont il ne reste quasiment rien. Elles furent probablement détruites par son employeur le duc Wilhelm Ernst.

Les trois cantates de ce concert ont toutes en commun leur librettiste, le poète, bibliothécaire, Salomo Franck. L’église choisie pour cette dernière étape européenne, est la Michaeliskirche de Lüneburg. Quel endroit pouvait mieux ainsi figer le temps rendant ainsi à la musique cette force dramatique et cette intensité de l’espoir, qui telles les braises d’un feu au cœur de l’hiver ne veulent pas s’éteindre.

La cantate qui ouvre ce concert, la BWV 70, conjugue le temps immuable du divin au temps mortel des êtres humains. La fragilité de l’homme n’en est que plus bouleversante, tant tous les éléments semblent se conjuguer contre lui, dont ce temps que rien ne semble pouvoir arrêter si ce n’est ce rédempteur qui devra mettre fin à toutes ses souffrances. Le Jugement dernier annonce un temps nouveau celui de l’Eternité. Et c’est pour cela que le texte de Franck trouve sa place dans le temps de l’Avent. Composée à Weimar, c’est la version révisée pour Leipzig que nous entendons de cette cantate, car il ne reste plus dans sa version initiale que les trois parties supérieures de cordes. Du choral d’ouverture à celui de clôture, l’on passe des souffrances d’ici bas aux joies célestes, de l’anéantissement à la renaissance. Les trompettes du Jugement dernier résonnent sans faillir… Le chœur brillant dès son appel « Wachet ! betet ! betet ! wachet ! » et le récitatif qui suit pour la basse soliste, soutenue par les cordes et les trompettes, semblent souligner une empreinte opératique, appuyant la tragédie qui se noue. La plainte de l’alto et du violoncelle, « Wenn kömmt der Tag », devient celle d’un peuple souffrant.

Une fois encore, le Monteverdi Choir, les English Baroque Soloists, sous la direction de John Eliot Gardiner, se laissent emporter par la fougue et une force spirituelle, qui leur permet de donner à cette cantate sa puissance incantatoire. Soutenant le drame, ils sont des acteurs dont le dialogue avec les solistes, surprend par la richesse. Sans jamais faiblir, ils deviennent ainsi cette étoile du berger qui guide dans la nuit. Et c’est dans les récitatifs du ténor que l’on perçoit, cette marche vers la rédemption. De l’angoisse qu’exprime le ténor dans son premier récitatif au second où il semble en quête d’un appui, la réponse du choral Freu dich sehr… permet de passer de la peur à une tendre douceur, sans aucune rupture. Les 4 solistes sont tous parfaitement distribués. L’on retrouve ici le ténor Jan Kobow et la basse Dietrich Henschel. Tous deux possèdent des qualités pour l’un comme pour l’autre de clarté dans la maîtrise du texte. Leur déclamation éblouie comme leur timbre toujours aussi envoûtant et leurs couleurs toujours aussi riches d’expressivité. Mais ce qui nous surprend une fois encore c’est ce sens du murmure, presque une caresse de la basse qui nous permet de nous abandonner à la grâce du choral final. Contrairement au CD1, l’alto occupe ici une place prépondérante. Plus que d’insister sur la suavité du timbre, Michael Chance nous en fait percevoir les failles pour mieux ressentir le trouble, l’effroi du peuple devant Sodome en feu. Tous comme dans les deux autres cantates la BWV 132 et la BWV 147, dans lesquels toujours il semble à la limite de défaillir, exprimant cette fragilité à l’extrême. Il ne s’abandonne à l’extrême raffinement de son timbre que dans son air « Christi Glieder ». Il y est accompagné par un violon dont l’archet tel un fil prêt à se rompre, rayonne comme de la soie, lui permettant de conquérir humblement la force de l’espérance

La soprano Brigitte Geller n’a sur les trois cantates que trois airs extrêmement brefs. Voix céleste, son timbre clair semble surgir de l’ombre comme un trait de lumière. Donnant ainsi à chacune de ses interventions les couleurs de l’espoir, faisant surgir la clarté du futur.

Que peut – on rajouter si ce n’est l’histoire des deux autres cantates ? Vous la trouverez dans les excellents livrets mis en ligne qui accompagnent cette intégrale. Lorsque que résonne le choral final « Jesus bleibet meine freude » (connu sous la traduction de « Jésus que ma joie demeure »), l’intelligence, l’extrême humilité et la grande délicatesse des Monteverdi Choir et des musiciens n’est pas sans nous faire penser aux doigtés de Dinu Lipatti. L’urgence du temps qui file y devient un instant d’éternité, de douceur ineffable et de suavité aux parfums tous plus enivrant les uns que les autres. Pas de doute, John Eliot Gardiner nous offre une intégrale aux qualités exceptionnelles, tant dans la construction de ses programmes que dans leur interprétation exigeante. Sa démarche possède une force incantatoire qui nous fait attendre avec impatience chaque nouveau CD de ce pèlerinage.

Monique Parmentier

Technique : toujours claire, mettant aussi bien en valeur les voix que les instruments. L’acoustique très réverbérante des lieux permet de beaux effets dramatiques.