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Un peu, beaucoup, à la folie !

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2007

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Orlando

 

Marijana Mijanovic (Orlando), Martina Jankova (Angelica), Katharina Peetz (Medoro),  Christina Clark (Dorinda), Konstantin Wolff (Zoroastro)

Orchestre « La Scintilla » de l’Opéra de Zürich (sur instruments d’époque)
Direction William Christie

Mise en scène : Jens-Daniel Herzog
Décors, costumes : Mathis Neidhardt
Lumières : Jürgen Hoffmann

2 DVDs, NTSC – Chapitré – Format 16:9 – Son PCM Stereo, DD 5.1, DTS 5.1, Arthaus, enr. août-sept 2007. Sous-titres italiens et français disponibles.

Voici la première captation au DVD d’Orlando, l’un des opéras les plus originaux d’Haendel dans sa « trilogie de l’Arioste » qui comprend aussi Alcina et Ariodante. En effet, cette plongée dans la folie malmène totalement les conventions structurelles de l’opera seria par « de nombreux da capo peu catholiques (dont 7 airs qui en sont  totalement dépourvus – aucun grand da capo dans le dernier acte, 3 duetti (duos libres), 7 récitatifs accompagnés, une alternance récitatif-air bouleversée. Ainsi, la grande scène de folie qui clôt l’acte II voit se succéder récitatif accompagné, lamento, danse, rondo, et cumule 7 tempi, et 5 mesures différentes dont du 5/8, mètre que Bela Bartok affectionnera quelques siècles plus tard.! » (je cite mes estimés confrères).  Cette inventivité iconoclaste n’a d’égale que la richesse de l’instrumentation : cors, violes d’amour… Enfin, confier le vaste rôle de Zoroastre à une basse – taillé sur mesure pour le chanteur d’exception qu’était Antonio Montagnana – était peu commun.

Nous avions déjà chroniqué les deux versions discographiques baroques disponibles, entre la lecturemusicale bien que contemplative de William Christie voici plus de 10 ans (Erato) et le défrichage de Christopher Hogwood encore plus ancien où trônait un James Bowman perdu et rêveur. Dynamic prévoirait également une parution issue des représentations de Jean-Claude Malgoire avec Christophe Dumaux en 2008 mais celle-ci souffrira hélas des costumes hideux de punk dus à Gildas Bourdet.

Avouons que nous avons commencé le visionnage avec appréhension. La jaquette immonde où l’on aperçoit Marijana Mijanovic coupé à la garçonne, en blouse blanche, accroupie sur ce qui ressemble à un bureau d’école devant un tableau noir, le visage barbouillé de peintures de guerre ne plaidait guère en la faveur d’une mise en scène respectueuse de l’intensité dramatique du livret de Capece. On se dit alors avec résignation que le double DVD pourrait éventuellement servir de CD, si l’équipe vocale est à la hauteur. Cette crainte s’avère vite infondée, la transposition de Jens-Daniel Herzog se révélant intelligente et prenante.

D’abord, ceux qui espèrent des paladins héroïques, des princesses et des forêts enchantées tourneront ailleurs leurs pas. Herzog a déplacé l’action dans un début XXème siècle indéterminé au sein d’un sanatorium très Vienne du Dr Freud. Orlando, officier traumatisé par les combats, en uniforme anglais de la Première guerre mondiale fait ainsi face à une élégante cohorte de jolies infirmières, à un psychiatre chauve et autoritaire (le mage Zoroastre), et à une infirmière en chef (la bergère Dalinda). Angelica et Medoro, « façon prohibition années 30″ deviennent alors une sorte de couple de passage, avec une blonde légère et une sorte de gigolo gominé. L’intrigue fonctionne car elle recentre le drame pratiquement uniquement sur le duel psychologique entre Zoroastre et Orlando. En outre certaines trouvailles telles la projection d’un film de propagande pendant le « Lascia Amore e siegui marte » suivi d’un récitatif où le guerrier avoue sa répugnance devant les images funestes ou encore l’opération chirurgicale de la fin s’adaptent au texte littéraire. De même, les passages où sont mentionnés les éléments naturels sont traités comme des métaphores obscures où le corps médical jargonne en dissertant devant un tableau noir afin de sonder les recoins de l’âme humaine. L’air de bataille « Fammi combatere » de l’acte I voit le soldat reconditionné, s’entraînant mécaniquement à planter sa baïonnette, à saluer, à marcher au pas, robot à la raison inhibé, sans doute drogué. La scène de folie de l’acte 3 est effrayante – avec des réminiscences de Shining – lorsqu’ Orlando fait irruption dans la pièce, une hache de pompier à la main. Angelica ne sera sauvée que par des grenades de gaz soporifique, ce qui donne lieu à une séquence visuellement intense où le héros titube dans la brume dorée entouré d’ombres munies de masques à gaz. Une telle relecture est à la fois extrême mais rappelle ce qu’est Orlando : un opéra sur la folie.

Les décors patinés de Mathis Neidhardt sont très soignés, et le jeu de cloisons coulissantes, bénéficiant de l’immense scène de l’Opéra de Zurich permet de reconfigurer l’espace tout à tour amphithéâtre, dortoir, bureau, salle d’opération ou couloir. Les costumes sont soignés (avec une réserve pour les tenues tapageuses de Medoro), les accessoires méticuleusement reconstitués (voir la tenue de parade d’Orlando avec ses médailles et sa cape).

 

Acte III, scène 8 : « Finchè prendi encor il sangue » (Angelico, Medoro)

Le plateau vocal est dominé par l’Orlando de Marijana Mijanovic de bout en bout. Le physique est androgyne (grâce aux excellents maquilleurs), la voix également. Certes, on pourra lui reprocher des graves poitrinés presque « machos », des aigus forcés et une coloration assez uniforme mais le chant est d’une grande tenue, les da capos florissants (« Fammi combatere »), les ornements impeccables. L’incarnation du fier guerrier est tout à fait convaincante, la scène de folie imprévisible et musicale (« Vaghe pupille » erratique). Dans l’actuelle discographie et vidéographie, Mijanovic tient sans nul doute le haut du pavé, en attendant peut-être qu’Ewa Poddles ou Lawrence Zazzo se risquent aux égarements de l’esprit de Roland. L’Angelica de Martina Jancova possède des aigus diaphanes et un phrasé attentif, même si l’émission pâtit d’un vibratello constant. L’air d’adieu (« Verdi piante ») est interprété avec une nostalgique tendresse. Le soprano mutin et fruité de Christina Clark convient bien à une bergère Dorinda moins « mignonette » que d’habitude en raison d’un timbre parfois un peu dur. Le trio « consolati bella » où les voix se fondent langoureusement et avec ambigüité permet à la soprano de ciseler son portrait d’une jeune fille trompée, revancharde et pas si cruche que cela. En revanche, on ne comprendra pas l’attachement de toutes ces donzelles pour le Medoro de Katharina Peetz, seule franche déception de la distribution. Mal à l’aise dans une tessiture trop grave pour elle, luttant contre une émission tendue et instable, la mezzo peine à donner corps à un personnage que le metteur en scène a déjà ravalé au rang de séducteur opportuniste. Enfin, last but not least, le Zoroastre de Konstantin Wolff, d’une prestance altière, a misé sur l’autorité de son timbre profond et cuivré. Puissant et agile, ne connaissant ni le doute ni la peur, le dogmatique chef de clinique / psychiatre / chirurgien campe un savant positiviste, inébranlable Dr Frankenstein en devenir.

La direction de William Christie est aussi énergique et fluide que lors de son excitant Giulio Cesare (Opus Arte). Si le chef a d’abord tâtonné chez Haendel (avec des enregistrements bancals d’Alcina ou de Theodora par exemple), le langage en même temps franc et subtil du Caro Sassonne n’a désormais plus de secrets pour lui. Elégance des articulations, vision d’ensemble très architecturée avec une réelle progression dramatique, « Bill » n’a pas son pareil pour établir un climat d’un air à l’autre, en évitant l’enchaînement mécanique récitatif-air, avec une attention particulière pour les passages introspectifs ou désespérés : le « Già l’ebro mio ciglio » se balance, hésitant et coupable, bercé par les remords des violes d’amour, le « Verdi allori » d’un amour contrarié s’avère touchant malgré les insuffisances de l’interprète, la scène de folie impressionnante et féroce, sans excès. L’orchestre baroque « La Scintilla » de l’Opéra de Zürich, sur instruments d’époque, s’épanouit pleinement sous la battue du chef, ornementant avec grâce, attaquant avec précision, capable de nuances et de couleurs.

Voilà donc un double DVD pleinement convaincant, et qui, en dépit d’un casting un peu hétérogène, s’imposera aisément dans la vidéographie haendélienne.

Armance d’Esparre

 

Technique : grand merci à l’éditeur d’avoir accepté de mettre l’opéra sur 2 DVDs (le second ne durant que 47 minutes) afin de préserver la qualité de l’image et du rendu sonore. En revanche, tout l’espace disponible aurait pu accueillir des bonus.

Lire aussi :
« Une grandeur sauvage (…) entièrement hors du commun » : Charles Burney analyse Orlando de Haendel dans A General History of Music (1789)