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Un peu, beaucoup, passionnément

Musemois
24 juillet, 2009

Georg Philipp TELEMANN (1681-1767)

« Ich will den Kreuzweg gerne gehen »

 

Cantates de la Passion
« Der am Ölberg zagende Jesus », TVWV 1:364 
« Was gibst du denn, o meine Seele », TVWV 1:1510 
« Jesus liegt in letzten Zügen », TVWV 1:983 
« Ich will den Kreuzweg gerne gehen », TVWV 1:884 
« Ach Herr ! Lehr uns Bedenken wohl », TVWV 1:24 

Klaus Mertens (baryton-basse)
Accademia Daniel
Direction Shalev Ad-El

69’53, CPO, 2009 

Extrait : « Mein Vater » (air extrait de « Der am Ölberg zagende Jesus »)

12 cycles de cantates, 46 passions… Pourtant, la postérité n’aura retenu de Telemann que la Tafelmusik d’une joliesse décorative un peu versaillaise, comme si l’on réduisait Bach à ses Ouvertures. Et alors que s’amoncellent pour notre plus grand bonheur les intégrales de cantates de Bach, l’énorme leg des quelques 1400 cantates télémaniennes (TVWV 02:01 à TVWV 15:27 en comptant les sérénades et cantates profanes) reste encore à (re)découvrir. Alors, nous ne boudons pas notre plaisir devant cet enregistrement où Mertens se révèle aussi sensible et chaleureux que chez Bach, que l’écriture de Telemann rappelle d’ailleurs fortement par endroits. Le programme est centré autour de 5 cantates racontant chronologiquement la Passion, toutes composées pour une voix de baryton, c’est-à-dire la tessiture même de Telemann, ce qui laisserait à songer qu’il les a peut-être interprétées en personne.

Dès les premiers accords de cordes en sourdine du « Die Stille Nacht umschloss den Kreis der Erden », nous comprenons que sommes en présence d’une œuvre mâture et dramatique, à laquelle Klaus Mertens rend hommage avec ferveur. Voici un audacieux accompagnato suspensif, très lyrique, d’un balancement empreint de tension latente mais ouatée, où les graves manquent un peu d’assises en dépit d’un positif très présent. Et Mertens débute son « Die stille Nacht » avec componction et gravité, sculptant les syllabes avec ferveur, s’attardant sur la roulades douloureuse d’un « r », laissant filer la mélodie avec naturel et clarté. Le chant est déclamatoire et fluide, avec des changements fréquents de métriques et de nuances. Pas de doute, la basse signe ici l’un de ses enregistrement les plus marquants, nimbé d’une humanité rayonnante et humble. Cette attention au verbe, cette sensibilité sans afféterie, ce cri du pénitent face à la douleur de son Sauveur se poursuivent dans l’air « Ich bin betrübt in den Tod » d’une pesanteur moite traduisant la détresse du texte et sa violence contenue (« die Gebeine sind zerschlagen ») appuyées par les violons de l’Accademia Daniel, sur-grinçants et un peu faiblards (défaut que l’on retrouve dans le « Kommet her, ihr Menschenkinder »). En compositeur consommé, Telemann réserve soudain à l’auditeur un air soudain joyeux après tant de peines dans un « Mein Vater » gracieux et virevoltant, avec traverso et d’une facture presque bacchienne mais doublée d’une pointe de galanterie dans son thème. La première cantate s’achève sur l’air « Kommet her, ihr Menschenkinder » précité, où la direction un zeste trop saccadée nuit à l’aisance mélodique.

« Was gibst du denn, o meine Seele » est – avouons-le – moins remarquabl que les autres cantates sélectionnées. Après la sécheresse d’un choral digne du Schmelli Gesangbuch, l’écriture s’avère plus convenue, voire d’une gentillesse galante (« Jesu, dem ich angehöre » peu inspiré), en dépit d’un « Zerreiße die Bande » avec ses effets opératique de tempête rempli de traits violonistiques et mélismes tout à fait réjouissant. Le cycle se poursuit par un « Jesus liegt in letzten Zügen » nettement plus profond et recueilli, où le timbre de Mertens se laisse aller à un un lyrisme douloureux, à fleur de peau, prenant le temps de sculpter les notes avec rondeur, de se mêler aux timbres des hautbois et cordes qui l’enveloppent. Et le Calvaire continue dans un « Ich will den Kreuzweg gerne gehen » d’une poésie triste et ample à l’aria initiale nostalgique et étirée. 

L’Accademia Daniel accompagne avec délicatesse et attention le soliste d’exception. Les tempi sont équilibrés, la direction  de  Shalev Ad-El mesurée et fervente. On regrettera toutefois des cordes souvent aigres, et un orchestre manquant d’étoffe et de liant, ce qui confère aux cantates un côté très chambriste et intime, au détriment d’un drame que l’on aurait parfois souhaité plus incisif et pressant. Mais cela ne suffit pas pour écarter un enregistrement poétique, et où Mertens – répétons-nous – livre une prestation saisissante de vérité et de musicalité. 

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation naturelle.