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Un profane divin !

Musemois
24 février, 2010

Domenico DALL’OGLIO (c. 1700-1764)
Michele STRATICO (1728- après 1782)
Pietro NARDINI (1722-1793)
Antonio LOLLI (c. 1725-1802)

« Concerto italiano »

 

Giuliano Carmignola (violon)
Venice Baroque Orchestra
Direction Andrea Marcon 

Archiv, 81’38, 2010 

Allegro du Concerto en ut majeur de Dall’Oglio

Février 2010. Une jaquette comme les autres. Photographe professionnel, beaux contrastes, Carmignola au premier plan, un « Concerto italiano » couleur terre de sienne inscrit dans une police moderne et ronde, qui ignore les empattements, les pleins et les déliés, les majuscules. « Encore un superbe disque de Vivaldi », pense t-on mentalement, la joie et un je-ne-sais-quoi de blasé s’affrontant l’un l’autre l’espace d’un instant. Cela ressemble en effet à du Vivaldi, mais avec un quelque chose indéfinissable de plus franc et de plus direct dans la mélodie, que l’interprétation racée et sans détour du Venice Baroque Orchestra vient encore amplifier. Et voici que l’archet souriant et joueur de Giuliano Carmignola entame ses acrobaties. Cela ressemble à du Vivaldi pour le goût de la virtuosité extravertie, les coups d’éclairs dans le ciel serein, les glissandi, les double-croches, mais l’inspiration n’est décidément pas celle du Prêtre Roux. Ce lyrisme large et élégant, ces vagues orchestrales qu’Andrea Marcon tend presque à minimiser, refusant de céder à la mode des nuances extrêmes et des gros crescendos par paliers, sont ceux de Domenico Dall’Oglio, illustre inconnu, dont l’Allegro du concerto  en ut majeur ouvre le bal de ce programme, en première mondiale.

Le Concerto en sol mineur de Michele Stratico possède plus de personnalité que celui de Dall’Oglio, qui se révèle finalement d’un agrément aimable mais sans prestance. Dès l’Allegro, Carmignola fait valoir un archet solaire et apaisé, titillant les aigus et les harmoniques, déhanché sur ces quatre cordes, rieur et détendu. On goûte sans réserve les jeux de double cordes, la vivacité générale du propos, le moelleux de l’orchestre, sorte de tapis de cordes de velours, cette mélodie agile et surprenante dans ses sinueuses enjambées. Le Grave qui suit, attendri et poétique, d’une douceur quasi-enfantine, se perd dans un murmure, souffle de buée sur une lagune où les éléments fusionnent sur la ligne d’horizon. Quelques perles de théorbe, un ligne dépouillée et recueillie, ça et là un ornement timide et juste… On sent que le soliste regrette presque un Allegro assai plus carré et conventionnel, aux ébouriffantes cadences, mais où la magie précédente s’est évanouie.

Troisième mousquetaire, terrestre et charnu, le concerto en sol majeur de Pietro Nardini, dont l’Allegro bondissant n’est pas dénué d’un certain humour. Là-encore, toute l’italianité solaire, décomplexée et savamment débraillée de Carmignola s’exprime de manière épanouie et spontanée, rehaussant une introduction orchestrale somme toute assez moyenne et que le Venice Baroque Orchestra ne cherche pas à transmuter par ses ruptures ou sa dynamique. On déplore à ce moment  un étonnant manque d’énergie et de conviction, reflet peut-être de la partition. Cet Allegro doit donc tout son charme aux errements d’une infinie originalité du violon soliste, qui vole sans peine la vedette durant tout le mouvement, de par des développements volubiles et complexes. L’Adagio, naturellement plus reposé, rend mieux justice à la suggestivité de la musique de Nardini, dans ses clapotis mouvants que la proue de Carmignola fend avec nostalgie et lenteur. L’Allegro final, avec quelques entrées en imitation assez vivaldian-like, souffre, de même que son pendant initial, d’une certaine neutralité bienveillante et – avouons-le – un peu transparente.

Voici pour terminer le concerto en ut majeur d’Antonio Lolli, frémissant et assuré, d’une tenue qui annonce le préclassicisme. L’Andante perçant et presque arrogant, pétillant et malicieux tout à la fois, caressant les aigus jusqu’aux harmoniques les plus tentatrices dans ses cadences adorables, l’Adagio noble et berceur, toujours avec ses quelques mesures sucrées aux notes brèves qui évite trop de lourdeur ou de spleen, l’Allegro final, superbement dansant, et où l’on sent le passage d’une époque à une autre.

En définitive, ces concerti italiani qui redorent le blason de contemporains de Vivaldi, Locatelli, Geminiani et consorts sont tout à fait les bienvenus, et c’est avec une maestria naturelle et une fluidité mélodique indiscutée que le Venice Baroque Orchestra sort un peu des sentiers battus. Si l’on regrettera quelquefois – et rarement – un certain détachement de l’orchestre, peut-être imputable à l’intérêt de certains mouvements eux-mêmes, Giuliano Carmignola n’a pas son pareil pour aborder avec une nonchalante classieuse ce répertoire chamarré.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son relativement précise et neutre, manquant un brin de chaleur