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Un Salon de Musique tout en brocard, dentelles et satin

Muse5
31 décembre, 2009

« Le salon de musique de Marie-Antoinette »

Liste des airs

PETRINI (1744-1819), Les Folies d’Espagne et douze variations
GLUCK (1714-1787), « J’ai perdu mon Eurydice »
KRUMPHOLTZ (1742-1790), « L’Amante abandonnée », « La nuit profonde »
CARDON (1760-1803), Sonate pour harpe opus VII n°1
DAUVERGNE (1713-1797), Trois chansons
SAINT-GEORGES (1745-1799), Sonate pour harpe et flûte obligée
MARIE-ANTOINETTE (1755-1793), « C’est mon ami « 
MOZART (1756-1791), « Oiseaux, si tous les ans » KV/307284d
DUSIK (1760-1812), Sonatine pour harpe n°5
PAISIELLO (1740-1816), Entracte pour harpe d’Il re Teodoro in Venezia
GRETRY (1741-1813), « Malgré la fortune cruelle »
MARTINI (1741-1813), « Plaisir d’amour »
MOZART, Adagio pour harmonica de verre KV 356/617a

 

marie_antoinette_salonSandrine Chatron (harpe Erard 1799)
Isabelle Poulenard (soprano), Jean-François Lombard (ténor), Stéphanie Paulet (violon), Amélie Michel (traverso) 

77′, Ambroisie -  Naïve/Cité de la Musique, 2009.

 

La France ne déroge décidément point à sa réputation d’inconstance légère, de versatilité surprenante et de revirements anté-chroniques. Marie-Antoinette, toute jeune mariée et dauphine de France, adorée et encensée malgré un comportement d’oiselle frivole ; mère assagie, honnie et traînée dans la fange ; bouc émissaire, assassinée après un semblant de procès… Mais depuis le film éponyme de Sofia Coppola (dont le plus grand mérite est d’avoir été tourné dans les décors versaillais), la reine de France décapitée à quarante ans, deux siècles plus tôt, fait un véritable come-back : après une exposition d’envergure au Grand Palais (dont la boutique regorgeait de produits dérivés), le label Naïve a décidé de ne pas demeurer en reste, en imaginant de nous restituer l’atmosphère sensuelle et intimiste du salon de musique de Marie-Antoinette.

« Après, on aime ou on n’aime pas » (selon l’expression favorite de ma concierge). Il est cependant indéniable que cet ensemble de sonates pour harpe et de courts airs vocaux présente une réelle cohérence et un charme ineffable, dus aux choix subtils et avisés de Sandrine Chatron. La harpiste de talent, qui joue sur une harpe Erard de 1799 issue des collections du Musée de la musique, s’est imprégnée de l’esprit de la Cour versaillaise, dépoussiérée et revivifiée à partir de 1770 par la présence d’un jeune femme peu cultivée mais gaie et enjouée, moyennement intelligente mais faisant preuve de goûts éclectiques et d’un jugement sûr. Marie-Antoinette marqua profondément le paysage musical français par ses inclinations et par ses engagements, en particulier en faveur de compositeurs étrangers comme Gluck. Cette esthétique Louis XVI est donc définie, en musique, par un éventail stylistique largement déployé, de la grande tragédie lyrique toute empreinte de mythologie virgillienne ou ovidienne, à l’opéra-comique attendrissant de Grétry ou de Monsigny, en passant par la « musique d’intérieur », non pas destinée aux salles de concert, mais aux petits salons aristocratiques dont ceux de la reine à Trianon sont la plus parfaite illustration.

Le fil directeur de cet enregistrement est donc la harpe, instrument favori de la Grande-Duchesse autrichienne douée d’une jolie voix, au dire des contemporains, et de réelles dispositions musicales. C’est d’ailleurs sur douze variations pour harpe des Folies d’Espagne, de Francesco Petrini, que s’ouvre le rideau de la petite salle bleue de théâtre à Trianon ; douze très lointaines cousines des Folies, composées un siècle et demi plus tôt par le sévère M. de Sainte-Colombe pour une viole de gambe aux accents plus âpres et plus graves. Le ton est donné, tout ne sera plus ici que douceur satinée, grâce ondoyante et volupté candide.

La harpe Erard de Sandrine Chatron traverse donc tout ce disque en égrenant des chapelets de notes suaves et sucrées, tantôt accompagnée par le langoureux violon de Stéphanie Paulet, tantôt relevée par la flûte légère et sémillante d’Amélie Michel. Mais, tout talentueux que soient les interprètes, on ne peut cependant s’empêcher de chercher, en vain, la grande Maria Callas chantant « J’ai perdu mon Euridyce » dans l’interprétation stylistiquement plus sûre mais tellement plus terne que nous en donne Jean-François Lombard (mais comment chanter « J’ai perdu mon Euridyce » après la Callas ?). Quant à Isabelle Poulenard qui rappellera à tout baroqueux l’aventure William Christie des 80′s,  il nous en est difficile ici d’en apprécier l’organe, certes bien timbré et équilibré, tant les airs sélectionnés ne réclament que peu de jeu vocal : le caractère quelque peu astringent du genre ne laisse point le champ libre aux nobles envolées propres à la musique louis-quatorzienne.

Que dire du ton général ? Les bergers et les bergères sont devenus plus entreprenants et moins chastes qu’au siècle précédent (« Tircis et Cloris s’absentent chaque jour de leurs troupeaux… » chez Antoine Dauvergne, « Notre bonheur commence, jouissons en silence, Nos soupirs peindront mieux l’ivresse de nos feux. » pour Jean-Baptiste Krumpholtz) plus coquin ; Euridyce, Cloris et Philis, si chères aux précieuses du Grand Siècle, reculent peu à peu pour faire place aux paysans de village sortis des romans de Jean-Jacques Rousseau, aux Sylvie et aux Zélime d’un genre plus propre à l’opérette, voire à l’opéra-comique, qu’à l’opéra tout court. La transition avec le Romantisme se fait plus prégnante, le lyrisme prédomine, et le jeune Werther va bientôt emboîter le pas au vicaire savoyard. Enfin, ces ariettes et romances, toutes pleines d’oiseaux, de sources claires, de roses et de lis, reflètent à merveille le décor bucolique et factice, raffiné mais fade, du petit Hameau de Marie-Antoinette. Joli, doux, enrubanné, sentimental, sucré…

En définitive, un ensemble agréable et apaisant, naturellement anti-révolutionnaire au possible, à ranger plutôt dans la catégorie « musique d’ambiance » (surtout si vous recevez vos amis dans un salon aux lambris blanc et or, garnis de fauteuils légers au piétement droit et cannelé, de cages dorées où chantent des oiseaux au plumage chatoyant, et de petits chiens à poils longs et rubans roses…).

Hélène Toulhoat

Technique : prise de son claire et aérée