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Un style fantastique

Museor
31 décembre, 2011

« Paz, salam & shalom »

paz_canticum_novumAnonyme
Noches buenas
El Rey de Francia
La estrellas de los cielos
Por allí paso un cavallero
Danza ritual

Ir me quiero, Madre

Uskuder
A la una nací yo

Alphonse X Le Sage
Miragres fremosos
Des oge mais
Santa Maria, Strela do dia
Todo-los Santos
Canticum Novum

Canticum Novum, dir. Emmanuel Bardon  

73’31, Ambronay Editions, 2011.

Certains comme moi se souviennent dans un lointain manuel d’histoire-géographie de lycée avoir aperçu une miniature médiévale où deux hommes, qu’on imagine aisément amis ou du moins complices, jouent aux échecs. L’un est maure, l’autre chrétien. Peut-être ma mémoire est-elle trompeuse, peut-être qu’il n’y avait à cette page qu’un Saladin verdâtre poursuivi par de vertueux croisés, la lance couchée sous le bras, le haubert étincelant. Quoiqu’il en soit, c’est à un voyage dans la cosmopolite Tolède du XIIIe siècle, centre de traduction réputé, lieu de rencontre et d’échange entre les communautés juive, musulmane et chrétienne qui y coexistaient paisiblement, que nous invite Emmanuel Bardon grâce à cette alternance colorée entre le répertoire musical sépharade, musulman et le fameux chansonnier des Cantigas de Santa Maria d’Alphonse Le Sage bien connues de nos lecteurs grâce aux interprétations de Jordi Savall (Alia Vox) ou Eduardo Paniagua (Sony). Comme Emmanuel Bardon l’explique clairement dans les notes de programme, « le plus important est-il de savoir que cette musique nous vient du XIIIe siècle ou qu’elle aujourd’hui une musique vivante, qui a toute sa raison d’être dans une société contemporaine où l’on a tendance à oublier que l’Autre est source de richesse et que le dialogue est le battement de cœur d’une humanité en devenir ? ». Hymne protéiforme à l’altérité et au don de soi, généreux geste musical réunissant le temps d’un concert ou d’une écoute les frères ennemis, ce récital, bien plus qu’une succession de pièces excellemment interprétées, s’avère l’éloquent plaidoyer d’un humanisme sincère et bouillonnant, à la sève épaisse, et aux contours moirés.

Le pari comme le discours est tenu, avec la spontanéité charnelle et exotique de cet insaisissable lieu, oasis culturelle, parenthèse éphémère repoussant derrière ses puissantes murailles les bûchers et les carnages de l’intolérance. On se laisse aisément griser par les effluves de Noches buenas un brin mystique avec ses cordes langoureusement frottées, tandis que le Miragres fremosos strophique et joyeux des Cantigas et ses percussions rythmées ne paraît pas si éloigné du vocabulaire de son cousin. La variété des timbres, le climat évocateur sans chercher l’exotisme, la musicalité radieuse et incroyablement moderne qui se dégage du cycle font de cet enregistrement une sorte de parcours initiatique viscéral et mystérieux (cf. « El Rey di Francia » parfaitement maîtrisé mais qui donne l’impression de friser l’inspiration spontanée). Ainsi, on ne trouvera jamais chez Canticum Novum de geste non signifiant, qu’il s’agisse des méandres de la flûte de « Santa Maria, Strela do dia » pastorale et humble, campant d’une mélodie nostalgique le paysage des campagnes assoupies ou du ravissement perlé provenant du cliquetis du kanun turc d ‘ « Uskuder ».

Voilà un voyage incontournable et engagé tout bonnement superbe.

Sébastien Holzbauer

Technique : prise de son chaleureuse et naturelle.