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« Una notte, sognai che avevo fatto un patto con il diavolo… »

Muse4
31 décembre, 2006

Giuseppe TARTINI (1692-1770)

« The Devil’s Trill »

Sonata en Sol mineur, Op.1 No. 4 “The Devil’s Trill”
Sonata en Sol mineur, Op. 1 No. 10 “Didone abbandonata”
Sonata en Mi mineur, Op.1 No.5
Sonata en La Majeur, Op.1 No.13 “Pastorale”
Mouvement “Grave” extrait du Concerto pour viole en Ré mineur 

Francesco Maria VERACINI (1690-1768)
Sonata en La Majeur, Op.1 No.7 

The Palladians
Rodolfo Richter, violon
Susanne Heinrich, viola da gamba
Silas Standage, clavecin
William Carter, archilute et guitare baroque

61’23, Linn, enr. 2006 (livret en anglais uniquement)

Il règne autour de la Sonate du Diable un souffle de mystère sulfureux. Tartini écrivit « J’ai rêvé une nuit que j’avais scellé un pacte avec le Diable pour le prix de mon âme. Alors me vint l’idée de lui confier mon violon et d’attendre ce qu’il en tirerait. (…) La pièce que j’ai alors écrite est certainement une des plus belles que j’aie jamais composée. » Et cet enregistrement de l’ensemble Palladians, dédié principalement à Giuseppe Tartini, rend hommage au mythe puisqu’il est en effet chargé d’une atmosphère – si ce n’est diabolique – du moins sombre et profondément tourmentée. La Sonate en Sol mineur qui comporte le fameux « trille du diable », placée en début de programme, laissera planer durant tout l’enregistrement un certain malaise dû à l’impression d’être sous le regard de quelque puissance maléfique… Le violon de Rodolfo Ruchter sonne avec une sèche acidité qui conforte ce sentiment, plaçant de douloureuses dissonances en l’écrin d’un continuo profond et ténébreux, à l’instar de l’interprétation sinueuse d’Andrew Manze (Harmonia Mundi).

Chaque mouvement comporte un thème récurant mis en valeur par la tension permanente de l’articulation et du phrasé, faisant alors apparaître le moindre motif comme une entité à part, empêchant de fait l’auditeur d’avoir une réelle vue d’ensemble de chaque œuvre. Ainsi dans le second mouvement  « Allegro » de cette même sonate, l’on regrettera l’absence de réelles nuances d’accentuation d’une reprise du thème à l’autre qui eût empêché la sensation d’être tombé dans le cercle vicieux d’une musique troublante, obsédante même. Une minute de répit s’offre au cours du « Songe de l’auteur » ; le sommeil illustré est celui d’un malade, calme et profond à cet instant, agité la minute d’après. Délice vicieux et maléfique, l’archet fait pleinement vibrer les doubles cordes qui geignent avec force et font danser sur nos murs des ombres grimaçantes mais terriblement séduisantes qui s’évanouissent subrepticement en fumées. Le jeu du violoniste est ici vraiment remarquable malgré le manque de recul par rapport à la partition ; chaque note semble avoir été aiguisée pour rendre compte de ce qu’aurait entendu Tartini lors de son rêve où Satan lui aurait inspiré ces notes.

Ce climat morbide restera présent  dans la Sonate Didone abbandonata en sol mineur qui révèle des accents encore acides et violents. La douceur manque cruellement à l’ « Affetuoso » qui tremble encore de la frénésie précédente : le continuo –notamment William Carter à l’archiluth -  appuie chaque temps comme une sentence implacable qui résonne ; l’on craint à tout instant le retour de quelque air endiablé. Crainte justifiée dans le second mouvement qui témoigne avec éloquence de la déchirure intérieure que dût subir Didon en apprenant le départ d’Enée. Terriblement tragique, le Lamento s’élève, apportant un surplus de désespoir ; les notes qu’égrène le luthiste s’apparentent ici à des larmes déjà glacées du souffle d’Orcus.

Silas Standage fait briller les sonorités cristallines d’un clavecin léger et pétillant dans la Sonate en La Majeur ; cette œuvre de Veracini balaye alors les obscurs nuages qui couvraient notre horizon jusque là et nous emmène en une farandole allègre et terriblement virtuose aux accents tout Corellien. L’accentuation est souvent excessive mais elle semble être indispensable aux musiciens qui risqueraient de se perdre dans ces broderies inextricables. Le dernier mouvement « Allegro » est particulièrement emblématique de l’art violonistique du XVIIIe siècle et voit s’enchaîner doubles cordes impétueuses et arpèges effrénés en un ouragan fulgurant.

Après les accents rustiques et pittoresques de la Sonate Pastorale en La Majeur, le mouvement « Grave » d’un des concertos pour viole – que Tartini écrivit pour son ami Vandini –  nous replonge dans l’univers songeur et douloureux de la première pièce. Soutenue par les seules perles de l’archiluth, la  viole plaintive et rêveuse de Susanne Heinrich se retire mélancoliquement. Par ce morceau, Tartini semble être encore hanté de son rêve. Laissons-le donc partir à la recherche de la mélodie entendue, qu’il tente en vain de retrouver et abandonnons-nous dans ce sommeil si suave que le diable nous avait fait quitter.

Isaure d’Audeville

Technique : prise de son naturelle, beaux timbres.