Close

Une agréable citronnade

1 janvier, 2000

Pierre Citron, Couperin

Collection Solfèges, Seuil, 1956 re-ed. 1996, 

203 p., abondamment illustré.

© Seuil

Pour les mélomanes qui désirent en savoir plus sur la vie du discret Couperin le Grand, deux alternatives sont possibles dans la catégories des ouvrages sérieux, courts et d’une lecture aisée : le Couperin, le Musicien des Rois du claveciniste Olivier Baumont et le vieux livre de Pierre Citron qui date déjà d’il y a cinquante ans.

Et tel un bon vin, ou un bronze Renaissance, ce bouquin patiné tient toujours le haut du pavé. Précis, bien documenté, écrit dans un style élégant et fluide, le Couperin de Pierre Citron se lit comme l’on écoute un des Ordres de Clavecin. Construit autour d’un sommaire chronologique, l’auteur évite de sombrer dans le classique et artificiel « Sa vie / Son Œuvre », en insérant de larges incises analysant plus précisément toutes les œuvres. De temps à autre apparaissent quelques exemples musicologiques expliqués de manière simple et franche, des citations de préface, de contemporains, de musiciens.

Si Pierre Citron se distingue des autres biographes, c’est par deux soucis, celui de l’humanité et de la rigueur. Humanité tout d’abord puisqu’on sent entre les lignes toute la fascination complice qu’il éprouve pour ce grand claveciniste généreux. A travers les partitions, l’auteur tente en vain de déchiffrer la personnalité de Couperin :

« Qui est-il donc ? Son visage carré, solide, presque massif, au regard clair, à l’expression sévère, dominatrice même, évoque Bach et Haendel. Son caractère ? Aucun contemporain ne l’a décrit » (p.20)

« Mélancolie, nostalgie, rêverie sinueuse, amour conscient du passé jusque dans les audaces qui montrent la route de l’avenir, ces traits, qui furent ceux de La Fontaine, je pense aussi qu’ils furent ceux de Couperin. » (p.26)

Rigueur aussi, puisque Pierre Citron ne se laisse jamais aller à de grandes phrases d’un lyrisme béat et mièvre et étaie constamment son propos par des exemples très documentés. Le fameux style luthé est décrit en détail, et l’œuvre de Couperin replacée à la fois dans son contexte historique et musical. Ainsi, Pierre Citron s’attarde t-il avec à-propos à rappeler l’évolution du clavecin et du luth en France avant Couperin, les caractéristiques des Leçons de Ténèbres, dresse des parallèles avec Sweelinck, Sainte-Colombe, Lully ou Rameau. Ce Couperin-ci n’a jamais été envisagé comme un cavalier solitaire et s’inscrit bien dans son époque.

L’œuvre pour clavecin bénéficie d’ailleurs d’un développement excellemment charpenté, où Citron expose les divers ornements, le doigté d’après l’Art de toucher le clavecin, l’évolution du style Couperinien au cours des Quatre Livres. Certaines pièces sont disséquées avec grâce dans un style démonstratif et sans trop de technique. Un extrait montrera comment il allie un style très mesuré à l’équilibre très classique avec la sécheresse musicologique :  « Ce chant ascendant, qu’une syncope détermine aussitôt à descendre, comme une désillusion acceptée avec une sagesse souriante (cf. exemple dans le texte), se retrouve encore dans « La Menetou », »l’Epineuse », « Les Jumelles », « L’Amphibie ». Et quand Rameau, si différent de Couperin dans ses pièces rapides (…) écrira ses pièces lentes qui sont comme des pastiches de Couperin – ou des hommages à son aîné – « L’Entretien des muses », « Les Soupirs », il reprendra, non seulement le style luthé, les descentes chromatiques lentes et ornées à la basse, les dissonances de 7ème et de 9ème, les répétitions de la dernière phrase à un registre différent, mais encore ce retour sur elle-même de la phrase initiale des voix rapprochées et fondues (cf exemple). »

Aussi, salons donc l’éditeur pour avoir refondu la mise en page et doté l’essai d’une abondante iconographie, entièrement en couleur. Toutefois, il faut signaler que la discographie réalisée pour les annexes de cette ré-édition est fortement sujette à caution et bourrée d’omissions. Par exemple, son auteur anonyme affirme péremptoirement que les sonates de jeunesse « La Steinkerke » et « la Superbe » n’ont jamais été publiées. Or, les frères Kuijken les avaient enregistrées dans leur quasi-intégrale de la musique de chambre de Couperin en 1975 et elles trônent dans notre salon dans leur version CD remasterisée (Sony Séon).

Mais tout cela ne tire pas à conséquence, et à un prix si modique, il serait impardonnable de se priver de ce petit essai remarquablement rédigé.

Viet-Linh Nguyen

  

Discographie recommandée :

François Couperin, Intégrale des pièces de clavecincomparaison de tous les enregistrements existants : Nöelle Spieth, Scott Ross, Christophe Rousset, Olivier Baumont, Blandine Verlet, Michael Borgstede, Kenneth Gilbert. 
François Couperin, Les Nations, comparaison entre Musica Antiqua Köln, dir. Reinhardt Goebel (Archiv, 1986) et Hesperion XX, dir. Jordi Savall (Astrée, 1984).
François Couperin, Leçons de TénèbresConcerto Vocale, dir. René Jacobs (Harmonia Mundi, 1982).
François Couperin, MotetsHenri Ledroit (Stil, 1984).
François Couperin, Motets (1703-1705), Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset (Virgin Veritas, 1993).
François Couperin, Concerts RoyauxKuijken, Brüggen, Kohnen (Sony Séon, 1971)