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Une Ariadne qui ne perd pas le fil

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
10 avril, 2006

Johann Georg CONRADI (c.1645-1699)

Ariadne (Die schöne und getreue Ariadne)

 

Opéra en trois actes

Karina Gauvin (Ariadne), Barbara Borden (Phaedra), Marek Rzepka (Minos), Matthew White (Evanthes & Bacchus), Ellen Hagis (Pasiphae & Venus), James Taylor (Theseus), Julian Podger (Pirithous), Jan Kobow (Pamphilius)

Orchestre et Choeur du Festival de Musique Ancienne de Boston (Boston Early Music Festival), enr. 2004.
Direction : Paul O’Dette et Stephen Stubbs

CPO, 3 CDs, 175’44, 2005

 

Conradi. Le directeur musical du Théâtre du Marché aux Oies de Hambourg de 1690 à 1693 est l’un de ceux que les oubliettes de l’histoire et de la musicologie ont longtemps hébergé. Pourtant cette Ariadne de 1691 possède bien des atouts qui justifie cette exhumation tardive et courageuse.

En effet, l’Ariadne est un habile mélange des styles français, italiens et allemand, qui préfigure Reinhard Keiser ou Telemann. Si l’ouverture, les ritournelles ou la magnifiques chaconne finale portent un sceau on ne peut plus lullyste, les récitatifs, chœurs et airs font penser au souffle archaïsant et libre de Cavalli, avant que l’opéra séria ne se stabilise au début du XVIIIème siècle avec sa succession de récitatifs et airs. Les ariettes populaires et les moments comiques qui émaillent l’œuvre portent, quant à elles la signature de cette ville marchande hanséatique, reflet du public socialement varié qui assistait aux représentations musicales.

Si l’allemand des solistes n’est pas toujours très catholique, luthérien ou calviniste, le plateau vocal est extrêmement homogène. L’Ariane de Karina Gauvin serait prétexte à elle de l’acquisition de ce coffret. Dès son premier air, fortement soutenu par l’orchestre, la soprano dénote un fort tempérament dramatique, une voix ample et ronde en dépit d’aigus parfois trop fermés, et un naturel exemplaire dans les phrasés. Sa confidente Phèdre est campée avec légèreté et pétulance par Barbara Boden et son timbre argentin, particulièrement à l’aise dans les cavatines strophiques. Le reste des chanteurs est à l’avenant, avec le magnifique contre-ténor Matthew White qui pourrait bien jouer un parfait Néron dans un Couronnement de Poppée de Monteverdi : voix puissante et stable, dynamique dans les aigus, avec un zeste de dureté dans l’expression. Et n’oublions pas le truculent Jan Kobow qui surjoue son personnage comique avec une verve inimitable, alors que l’orchestre se laisse totalement aller et cancane « à la villageoise ».

Mais les deux grands vainqueurs de ce labyrinthe stylistique aux péripéties alambiquées sont bien Paul O’Dette et Stephen Stubbs. A la tête d’un orchestre opulent et disert, les deux chefs ont clairement compris que la fosse était le véritable moteur du drame : récitatifs accompagnés, chœurs et airs font appel à une variété de couleurs éblouissante : trompettes, percussions, hautbois et flûte à bec, harpe ou violes sont distillés à bon escient et avec un parfait équilibre des timbres. L’on croirait même l’orchestre beaucoup plus fourni qu’il n’est.  

Caméléon musical, l’orchestre du Festival de Musique Ancienne de Boston a su passer tour à tour de l’orchestre à cinq parties lullyste, avec sa combinaison de cordes et de bois, à l’élégante fluidité d’un petit groupe italien d’oratorio d’Alessandro Scarlatti, sans jamais que les transitions soient choquantes.

En outre, avec 2 chefs luthiste et théorbiste, est-il bien besoin de préciser que le continuo est excellentissime ? En bref, ce salmigondis mythologique est incompréhensible, la musique en est aussi variée que splendide, et la réalisation enthousiaste et d’une réjouissante fraîcheur. A découvrir.

Alexandre Barrère

Technique : enregistrement en studio pour Radio Bremen qui fait suite aux représentations scéniques à Boston. Orchestre légèrement trop mis en avant par rapport aux chœurs. Belles couleurs instrumentales.