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Une bien belle Hélène

Publié dans : Concerts - Critiques
13 novembre, 2013

Cavalli, Elena,

Cappella Mediterranea, dir. Leonardo Garcia Alarcon ;
mise en scène : Jean-Yves Ruf

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

Francesco CAVALLI (1602 – 1676)
Elena (1659)
Dramma per musica en un prologue et trois actes, livret de Nicolo Minato sur un argument de Giovanni Faustini 

Distribution

Emöke Baràth (Elena, Venere), Kangmin Justin Kim (Menelao), Fernando Guimaràes (Teseo), Kirry Whately (Ippolita, Pallade), Rodrigo Ferreira (Peritoo), Zachary Wilder (Iro), Anna Reinhold (Menesteo, La Pace), Krzysztof Baczyk (Tindaro, Nettuno), Francesca Aspromonte (Erginda, Giunone, Castore), Majdouline Zérari (Euriste, La Verita), Brendan Tuohy (Diomede, Creonte), Christopher Lewrey (Eurispilo, La Discordia, Polluce), Job Tomé (Antiloco)

Monica Pustilnik, chef de chant et théorbe
Mise en scène : Jean-Yves Ruf
Décors : Laure Pichat
Costumes :Claudia Jenatsch
Lumières : Christian Duber 

Orchestre Cappella Mediterranea

Viole de gambe, lirone : Rodney Prada
Viole de gambe : Margaux Blanchard
Théorbe, archiluth, guitare : Thomas Dunford
Théorbe, guitare, percussions : Quito Gato
Violone : Eric Mathot
Cornets, flûtes : Jean-Pierre Canihac, Rodrigo Calveyra
Violons : Anna Millischer, Matthew Greco
Clavecin, orgue : Ariel Rychter
Clavecin, luth-clavecin : Leonardo Garcia Alarcon

 

Direction Leonardo Garcia Alarcon

Production du Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence, en coproduction avec Marseille-Provence 2013 Capitale européenne de la Culture/ Opéra Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon/ Opéra de Lille/ Angers Nantes Opéra/ Opéra de Rennes/ Fondation Calouste Gulbenkian 

Représentation du 13 novembre 2013 à l’Opéra-Comédie de Montpellier

Chanteur à la basilique San-Marco dont le maître de chapelle n’était autre que Claudio Monteverdi, Francesco Cavalli se lance à partir de la fin des années 1630 dans la composition d’opéras, dont les représentations sont encouragées par la construction récente de deux théâtres permanents à Venise, le San Cassiano (1637) et le San Moise (1639). Son Elena, créée le 26 décembre 1659 au San Cassiano, est donc une production de la maturité du compositeur, dont la renommée dépasse déjà l’Italie puisqu’il sera invité l’année suivante à Paris par Mazarin. Elle était toutefois ensuite tombée dans l’oubli jusqu’à nos jours. Sa renaissance est due aux recherches musicologiques de Kristin Kane et de Ricardo Garcia Alarcon, qui ont pu en reconstituer la partition à partir des trois sources qui nous sont parvenues (un manuscrit de la partition recopié à la fin de la vie du compositeur, le livret imprimé lors de la création, et un supplément au livret publié peu après).

L’écoute de cette œuvre s’avère extrêmement intéressante pour la compréhension des évolutions de l’opéra baroque. Si Elena comporte un certain nombre d’airs, ceux-ci s’inscrivent de près dans la ligne mélodique générale : la forme (qui deviendra ensuite caractéristique de l’opéra italien) des morceaux de bravoure avec da capo, entrecoupés de récitatifs, n’y triomphe pas encore. En cela Elena est beaucoup plus proche de l’opéra français, qui naîtra quelques décennies plus tard sous l’inspiration de Lully. Mais surtout le traitement du sujet mythologique sur le mode burlesque emprunte beaucoup à la tradition populaire du théâtre de rue, à la commedia dell’arte, en un clin d’œil prémonitoire à la veine parodique qu’Offenbach enfourchera sans complexe au XIXème siècle ! Multiplicité des personnages, confusion des rôles travestis allaient bientôt disparaître, tant en France qu’en Italie, au profit d’un traitement beaucoup plus académique des thèmes mythologiques. Face au répertoire baroque traditionnel, Elena affiche donc une fraicheur musicale et un naturel théâtral qui lui procurent une place tout à fait originale, qu’il n’était que temps de redécouvrir. 

Elena à Aix pendant les répétitions © Patrick Berger/ArtComArt

L’intrigue suit d’assez près les sources mythologiques. Lors du prologue, les déesses Junon, Pallas et Vénus décident d’unir Hélène, fille de Léda et de Jupiter, au prince Ménélas, descendant d’Atrée. La Discorde, déguisée en Paix, provoque aussitôt une vive querelle en leur proposant une pomme d’or destinée à la plus belle d’entre elles ! La véritable Paix confond l’usurpatrice mais trop tard : Junon et Pallas ont décidé qu’Hélène serait arrachée plusieurs fois à Ménélas au cours de son existence. A l’acte I, Thésée accompagné de son ami Pirithoüs débarque sur le rivage de Sparte, afin d’y enlever Hélène. De son côté Ménélas arrive avec son serviteur Diomède. Afin de s’approcher plus facilement d’Hélène, il imagine de se déguiser en Amazone sous le nom d’Elisa. Le bouffon Irus les conduit auprès du roi Tyndare, père putatif d’Hélène, et Diomède lui offre « Elisa » afin qu’elle exerce Hélène à l’art de la lutte. Mais la fausse Elisa déclenche les convoitises amoureuses de Tyndare, d’Irus et de Pirithoüs… Ce dernier l’enlève tandis que Thésée ravit Hélène. Tyndare envoie Irus, Diomède et son confident Eurypyle à la poursuite des ravisseurs et de leurs proies.

L’acte II se situe chez le roi Créon, qui leur a donné asile. Ménesthée, fils du roi, tombe également amoureux d’Hélène, mais cette dernière confie à « Elisa » désespérée qu’elle est séduite par Thésée ! De son côté « Elisa » essaie de résister aux avances de Pirithoüs… L’Amazone Hyppolité arrive à la cour de Créon avec sa servante Euryte. Quand elle apprend que Thésée, dont elle est amoureuse, courtise Hélène, elle jure de se venger. Les circonstances semblent favoriser ses plans : Tyndare est à la poursuite des fuyards, et elle surprend les confidences de Ménesthée, qui veut tuer son rival, à Antiloque. Resté seul avec Hélène, Ménélas-Elisa feint de dormir, et déclare ses sentiments. Hélène pense qu’il délire, et le réveille : Ménélas révèle alors sa véritable identité. Les Argonautes sur le chemin du retour s’arrêtent dans le royaume ; Castor et Pollux y apprennent l’enlèvement d’Hélène et décident d’aller la délivrer.

A l’acte III, Hélène avoue son amour à Ménélas. Hippolyté surpend Thésée endormi, mais son amour retient son bras armé. Lorsque Ménesthée à son tour s’approche de Thésée, elle le met en fuite, provoquant l’éveil de Thésée qui croît alors qu’Hippolyté a tenté de le tuer. Toutefois il ne la reconnaît pas et la laisse partir. De leur côté Hélène et Ménélas décident de s’enfuir : pour se débarrasser des avances de Pirithoüs, Ménélas-Elisa déclare qu’elle va lui céder…Hippolyté révèle son identité à Thésée mais il la repousse ; Créon ordonne que Ménesthée soit emprisonné pour avoir tenté d’assassiner son hôte. Lors d’une scène irrésistible, Thésée déclare son amour à Hélène, qui adresse des réponses enflammées…à Ménélas ! Face à l’irruption de Castor et Pollux, Thésée et Pirithoüs prennent les armes. Hippolyté s’interpose, et Créon révèle à Thésée que l’intervention d’Hippolyté l’a sauvé de la tentative commise par Ménesthée : Thésée retrouve son amour pour elle. « Elisa » dévoile sa véritable identité, plongeant Pirithoüs dans la confusion. Les deux couples peuvent s’unir pour le lieto finale !

Elena à Aix © Patrick Berger/ArtComArt

Il n’est pas facile de rendre compte de cette pièce aux incessants rebondissements, aux multiples intrigues menées par des personnages nombreux, dont plusieurs sont déguisés. On pourrait toutefois la résumer dans ce constat : Ricardo Garcia Alarcon, ses musiciens et ses chanteurs excellent à recréer l’atmosphère de merveilleux burlesque, de truculence antique qui surgit à chaque instant du livret. Côté orchestre, la ligne musicale inspire de près l’action théâtrale : l’atmosphère de farce comique transpire dès l’ouverture, les sonorités des instruments baroques sont irréprochables, les trompettes sonnent avec vigueur dans le chœur qui accompagne l’arrivée des Argonautes, et le quatuor final est enlevé avec vigueur. Du côté des chanteurs, la palme revient sans conteste à Kangmin Justin Kim, incroyable Ménélas dont la voix de contre-ténor se pare d’un timbre parfaitement féminin de sopraniste, laissant le public bouche-bée lorsqu’il dévoile son torse dépourvu de poitrine ! Parmi ses principales performances vocales, citons son air d’entrée (« So che ride Amor/ Peno, languisco e moro »), celui où il renonce à poursuivre son travestissement afin de séduire une Hélène qui est en train de lui échapper (« Hor va misero core/ Cieco Dio », qui clôt la première partie avant l’entr’acte), et l’irrésistible duo avec Pirithoüs « Del piccolo amore » (à la scène VI du second acte). Autre contre-ténor de la distribution incarnant des rôles travestis, Christopher Lewrey incarne avec jubilation La Discorde au prologue. Dans le rôle d’Eurypyle, son duo philosophico-comique sur l’amour avec Diomède (Brendan Tuohy) est très réussi. Toujours dans le registre de contre-ténor, le brésilien Rodrigo Ferreira s’acquite avec brio du rôle comique de Pirithoüs, jusqu’à la confusion finale qui révèle la véritable identité d’Elisa-Ménélas.

Emöke Baràth est à son aise dans les habits d’une Hélène frivole, prête à se jeter dans les bras du premier venu. Sa rêverie « Delizie d’amore » est pleine de volupté érotique, et son enjouement à recevoir les aveux de Ménélas après lui avoir déclaré son inclination pour Thésée est parfaitement simulé lorsqu’elle s’en remet à Amour (« Tu disponi del mio cor »). Ajoutons-y son incarnation d’une Vénus imbue de sa beauté au prologue. L’Hyppolité de Kirry Whately exprime avec talent son désespoir de fière Amazone lorsqu’elle apprend les frasques de son amant (le long récitatif cantando « Chi l’avanzo odioso »), bouleversée lorqu’elle hésite à le frapper (« Ahime, che veggio ? »). Face à ces deux amantes, Fernando Guimaràes campe un Thésée au physique avantageux, et à la voix non moins séduisante, notamment dans les ensembles (duo du second acte avec Hélène, ou trio burlesque avec celle-ci et Ménélas-Elisa mentionné plus haut). Dans le rôle du père putatif soucieux de sa progéniture, Krzysztof Baczyk donne de sa voix de basse bien posée à l’ample projection. Il alterne habilement entre le registre comique (lors de son « coup de foudre » pour « Elisa » : « Soi che ride Amor di me ») et le désespoir noble du géniteur dont la fille a été enlevée (« Se non torna il bel ch’adoro »). Sa brève incarnation de Neptune au début du premier acte est emplie d’une majestueuse prestance.

Rodrigo Ferreira et Valer Barna-Sabadus dans “Elena” de Cavalli
© Patrick Berger/ArtComArt

Autre décalage bienvenu d’Elena avec le répertoire traditionnel, les rôles « secondaires » sont assez généreusement pourvus en airs, et les chanteurs qui les interprètent ne manquent pas de présence. Le meilleur exemple en est probablement le bouffon Irus, incarné par un Zachary Wilder plein de verve (« Giovinetti, su gioite »), narrateur irrésistible lorsqu’il parodie le rapt d’Hélène en chevauchant un balai (« Armi, cavalli e fanti ») ou lorsqu’il renseigne Eurypyle et Diomède sur la cachette des ravisseurs (« La bella crudele »), serviteur discret et philosophe lorsqu’il surprend les avances de Pirithoüs à Elisa (« O cari, o cari, Amor vi benedica »). On pourrait encore mentionner Anna Reinhold, Ménesthée fougueux (« Un sol viso ») et Paix pourvue d’une sage autorité, son fidèle Antiloque (Job Tomé) ou encore Majdouline Zérari, Eurysté complice des projets de sa maîtresse Hyppolité.

Dans la mise en scène soignée de Jean-Yves Ruf, le décor sobre de Laure Pichat est efficace. Ses moyens réduits contrastent avec les brillants costumes conçus par Claudia Jenatsch, vêtements amples aux couleurs chatoyantes qui scintillent sous les clairs-obscurs savants des lumières de Christian Duber. Au total ce plateau savamment distribué, avec des chanteurs qui font preuve d’un sens jubilatoire de la comédie, et admirablement servi par un orchestre animé de la même verve comique constitue un vrai régal pour les yeux comme pour les oreilles ! A découvrir en décembre à Versailles, puis à Lille en avril 2014, en remerciant Ricardo Garcia Alarcon de nous avoir permis de redécouvrir ce petit chef-d’œuvre…

Bruno Maury

Le site officiel de l’opéra de Montpellier