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Une bonne pêche pour le Dauphin !

Museor
31 décembre, 2009

Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)

Motets pour le Grand Dauphin

Liste des morceaux

Precatio pro filio Regis, H. 166
Sola vivebat in antris, H. 373
Supplicatio pro defunctis, H. 328
Quemadmodum desiderat cervus, H. 174
O Salutaris hostia, H. 248
Gratiarum actiones pro restitua delphini salute, H. 326

Louis MARCHAND (1669-1732)

Fugue sur les anches Fond d’orgue
Tierce en taille
Fugue

Ensemble Pierre Robert : Anne Magouët (dessus), Sarah Breton (bas-dessus), Edwin Crossley-Mercer (basse), Thomas Leconte, Ruth Unger (flûtes), Michelle Tellier (basse de flûte), Stéphan Dudermel, Yannis Roger (violons), Florence Bolton (basse de viole), Alexandre Salles (basson), Benjamin Perrot (théorbe)
Frédéric Desenclos, orgue et direction

67’31, Alpha, 2009 

L’Ensemble Pierre Robert - dont on connaît les affinités avec la musique religieuse du Grand Siècle, notamment depuis l’excellent Caeleste Convivium de Danielis (Alpha) – a rassemblé dans ce programme des pièces que Charpentier composa pour le fils du Soleil. Musicien de Madame de Guise, le compositeur n’avait pas à proprement parler de poste auprès du Dauphin, dont on apprend qu’il ne possédait pas de Maison attitrée hormis ses valets et garçons de chambre. Les musiciens relevaient donc de la Musique de la Chambre ou de la Chapelle du Roi.

On a souvent copieusement cité l’extrait du Mercure Galant d’avril 1681 où Louis XIV loue les compositions de Charpentier destinées au Dauphin « [Le Roi, arrivé chez Monsieur à Saint-Cloud] congédia toute sa Musique, et voulut entendre celle de Monseigneur le Dauphin jusqu’à son retour à Saint-Germain. Elle a tous les jours chanté à la Messe des Motets de Mr Charpentier, et Sa Majesté n’en a point voulu entendre d’autres, quoiqu’on lui en eût proposé ». Et à l’écoute de l’Ensemble Pierre Robert, on ne peut s’empêcher de penser que Sa Majesté fit preuve d’un goût très sûr (comme en toutes choses, quoique la fonte du mobilier d’argent, la révocation de l’Edit de Nantes et l’Aqueduc de l’Eure se soient révélés moins judicieux, fermons la parenthèse).

Par rapport aux motets de maîtrise destinés à Madame de Guise attentivement explorés par Hervé Niquet (Naxos), le langage de Charpentier est ici nettement plus expérimental et orné, penchant souvent vers les effets de rupture du grand motet en dépit d’effectifs plus réduits (deux dessus et une basse). Le Precatio pro filio Regis dévoile d’entrée les qualités du groupe : tempo allant, sensualité italianisante des cordes, élégance et lisibilité des lignes vocales, opulence des timbres. Frédéric Desenclos insiste sur la dynamique résultant du contraste entre les passages soutenus par la seule basse continue et les interventions orchestrales, créant du relief par l’alternance des pleins pouvoirs et des courtes échappées. Le trio de solistes fusionne avec grâce, et l’on admire en particulier la basse ferme et structurante d’Edwin Crossley-Mercer et la transparence marbrée d’Anne MagouëtSarah Breton, plus appliquée que ses collègues, sonne moins à l’aise dans les sections solistes (début du Sola vivebat in antris) où son timbre paraît forcé et les sons tenus quelquefois instables. Les instrumentistes font preuve d’une grande cohésion qui ne contribue pas peu au climat de ferveur chaleureuse de l’enregistrement, avec un travail sur les couleurs et les textures de chaque instant, en particulier à propos du basson et des flûtes. Ainsi, le Sola vivebat in antris se trouve renforcé par le basson grainé et bonhomme d’Alexandre Salles, et les quelques échos de théorbe exhalent, goutte à goutte, la mélancolie. Quelques plages après, on ne peut trop louer le sublimissime Supplicatio pro defunctis aux chromatismes audacieux et lancinants, habilement placé au milieu du programme, qui passe des grandes scènes de déploration aux passages contrapuntiques plus virtuoses en conservant une force évocatrice peu commune. On notera avec intérêt l’introduction d’une basse de flûte qui apporte du liant aux graves. Quemadmodum desirat cervus se rapproche du Supplicatio, mais son écriture moins profondément marquée n’atteint pas les mêmes sommets d’émotion.

On retrouve plus directement l’Italie dans le petit motet pour basse seule « O Salutatis hostia », déclamé avec splendeur et théâtralité par Edwon Crossley-Mercer d’une voix riche aux inflexions nuancées, dénotant une maîtrise implacable des mélismes et ornements. Enfin, Gratiarum actiones pro restitua delphini salute, composé pour célébrer la guérison du Dauphin touché par les fièvres en 1680, présente de belles effusions joyeuses dans sa seconde partie où les dessus s’entrelacent voluptueusement. Ajoutons pour conclure que sont intercalés entre les motets des œuvres d’orgue de Marchand que Frédéric Desenclos interprète avec fluidité et naturel. Voilà donc un enregistrement fervent, coloré, aux solistes quasi-irréprochables et dont le seul défaut potentiel pourrait être l’unité de ton qui s’en dégage.

Anne-Lise Delaporte

Technique : enregistrement riche et ample.