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Une caresse énergique

Museor
31 décembre, 2010

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Clavier Übung tome I (Partitas n°1 à 6 BWV 825 – 830)

 

Benjamin Alard (clavecin allemand d’Anthony Sidey)

2 CDs, 2h36’, Alpha, 2010.

Etre co-titulaire des orgues de Saint-Louis-en-l’île, ça se mérite, comme nous l’avions déjà démontré dans nos pages vertes à l’occasion du précédent disque de Benjamin Alard, consacré aux Sonates en trio pour orgue von das große Kantor von Leipzig (Alpha).

Même s’il ne s’agit pas ici du même instrument, mais du clavecin, c’est encore de Bach dont il va être question, et du premier recueil du Clavier Übung (exercices pour le clavier), premier opus sur quatre que publiera Bach lui-même (qui ne publiera que très peu de son vivant), qui paraîtront tous chez Alpha avec Benjamin Alard aux claviers au cours des prochaines années. Et tandis que nous tentons de transmettre notre appréciation du premier disque de la série, nous devons signaler notre hâte de la sortie des suivants — hélas, nous serons tenus en haleine jusqu’à la date trop lointaine de 2013 !

Car, une fois encore, nous sommes conquis d’emblée. Par le toucher subtil, aéré et précis de Benjamin Alard, par sa grâce délicate et souple. Par la richesse incroyable des sons qu’il tire de son instrument qu’il semble caresser sans tendresse flagorneuse et languissante, mais au contraire avec une belle énergie entraînée.

L’interprétation est profondément habitée, et il y a une respiration qui la parcourt. Une respiration qui laisse vivre chaque instant des pièces, qui les laisse exister puis finir (Praeludium BWV 825, après lequel les touches ne sont relâchées que bien après que les cordes aient cessé de vibrer de façon audible). Mais la suite n’est jamais très loin, et cette respiration se laisse aussi habiter par ce qui suit (cf. Sinfonia BWV 826, avec ses changements de jeu d’une partie à l’autre), et tout avance donc sur un fil. Ça fuse, tout en avançant l’air de rien sur la Gigue BWV 825, ou encore sur le Capriccio BWV 826, tandis que les Sarabandes avancent sans lourdeur, s’égrainent posément et avec sagesse (BWV 828, 827).

Les ornements font parfois entrer dans des transes dont le monde normal ne peut soupçonner capable le baroqueux moyen, tant ils semblent dotés d’une liberté folle, tout en restant toujours savamment dosés et équilibrés, et d’une précision rare (Sarabande BWV 825).

Le son est tantôt large, énorme, délirant (Gigue BWV 828), fougueux et emporté (Scherzo BWV 827), parfois très intime, un peu plus rond, plus réservé (Menuets BWV 825, parties rapides de la Sinfonia BWV 828…), très cristallin et pur, léger et aéré (Allemande BWV 827). Quel que soit le jeu et le clavier utilisés, le son garde toujours une chaleur indicible, et les basses sont toujours d’une ampleur ronde et prenante.

« Deux heures quarante de clavecin sec, voilà qui est bien long ! » pourrait s’exprimer un extra-terrestre. « Mais non, Monsieur, non Madame » (comme pour les anges, il n’est pas certain que le sexe des extra-terrestres ait été clairement défini encore, d’où le doute de l’humble serviteur du lecteur) , elles passent sans que l’on puisse avoir la moindre conscience d’être resté tout ce temps assis dans son lit (par exemple) et se sentant emmené, transporté, happé par la musique de Johann Sebastian Bach, combinée à la grâce agile de Benjamin Alard.

Charles Di Meglio

Technique : prise de son très ample, bien resserrée autour de l’instrument dont on entend chaque vibration.