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« Une chambre à soie »

Museor
31 décembre, 2011

Roland de LASSUS (1632-1594)

« La chambre musicale d’Albert le Magnifique »

lassus_albertlemagnifiqueEnsemble L’Echelle
Véronique Bourin, cantus
Caroline Marçot, altus & direction artistique
Charles Barbier, ténor & direction artistique
Lambert Colson, cornet à bouquin & cornet muet
Sandie Griot, sacqueboute ténor
Emmanuel Vigneron, dulciane alto & dulciane basse 

78’38, Paraty, 2011.

 

Malgré l’acharnement d’éminents historiens sur la question, accompagnés dans leur tâche par nos plus grands ingénieurs en génie civil, nous ne sommes toujours pas en mesure de déterminer avec certitude si la chambre musicale d’Albert le Magnifique était bien isolée ou non. Pouvait-il arriver qu’un motet à deux voix de Roland de Lassus y fût contrarié par quelque bruit parasite émanant des dehors bavarois ? Dans le doute et grâce au soutien inconditionnel de la fatalité, nous avons pu en tout cas tester ces interprétations de l’ensemble L’Echelle dans des conditions extrêmes ; si certains d’entre vous n’ont jamais écouté un disque de musique éthérée tandis qu’une perceuse à percussion agressait leur mur depuis l’appartement voisin, non pas en continu, ce qui pourrait encore inciter à différer l’audition, mais sporadiquement, dix secondes par ci, trente par-là, histoire de faire durer l’expérience, qu’ils en soient informés derechef : Dante lui-même n’a sans doute pas aussi bien illustré les contrastes entre paradis et purgatoire.

Mais concentrons-nous sur le paradis, puisque c’est le sujet de cette chronique, et pour une fois  livrons de suite le verdict : voici l’un des plus beaux disques de musique ancienne qu’il nous ait été permis d’entendre, et si nous n’allons pas plus loin dans le superlatif, c’est à l’unique fin de laisser à Albert V l’exclusivité de son épithète.  

Comprenant notamment une intégrale des duos dont une grande partie est enregistrée ici pour la première fois, le matériau est en lui-même un creuset de voluptés diverses. S’ils témoignent évidemment d’une grande science contrapuntique, ces motets à deux, trois voix ou plus laissent à l’oreille une douce impression de simplicité qui perdurera jusqu’au silence de fin. L’alternance entre vocaux et instrumentaux permet en outre de mettre chacune de ces pièces en valeur, stimulant continuellement notre attention ; en témoigne par exemple ce duo n°18, premier  instrumental du programme, qui vient couronner de sa lente intériorité la cantate introductive et les deux premiers motets.

Notre sensibilité est conquise dès les premières pièces par la qualité et la complémentarité des voix. Leur grande rigueur rythmique n’entrave jamais la vie ni la fougue des vocalistes et l’on pardonnera d’autant plus facilement à Véronique Bourin les (très) rares moments où elle n’atteint pas tout-à-fait la note espérée que sa performance est tout simplement magnifique, insufflant une vigueur rafraîchissante à des envolées que l’on aurait pu imaginer simplement célestes et contemplatives. Caroline Marçot n’est pas en reste et la beauté de son timbre est servie tout au long du disque par une sobriété très classieuse et une justesse sans faille. Formidable est également la prestation du ténor Charles Barbier, qui soutient  ce petit édifice avec élégance et chaleur sans jamais perdre son élocution impeccable.

On n’ira même pas s’interroger sur l’argument musicologique énoncé dans le livret, selon lequel les duos « sans texte » étaient bien pensés par Lassus comme de purs instrumentaux, car on se laisse de toute façon transporter par ces vents d’un autre temps qui expriment à la perfection l’évidence et la subtilité des pièces. On en vient à penser que tout cela est bien facile et qu’il suffirait d’aller quérir un cornet à bouquins, une saqueboute ou une paire de dulcianes pour atteindre à son tour ce genre de félicité, s’essayer aux mêmes dialogues de timbres que Lambert Colson, Sandie Griot et Emmanuel Vigneron dans les duos n°4, 21 ou 24, par exemple… Fort heureusement pour notre voisinage (qui l’eût pourtant bien cherché), lesdits instruments sont aussi difficiles à trouver de nos jours qu’un éventuel compère souffleur, ce qui tue notre vocation dans son œuf irrationnel… Mais l’impression persiste et ne trompe pas : une telle apparence de simplicité est très certainement, comme toujours, le fruit d’un travail acharné, et témoigne de l’absolue maîtrise des musiciens, dont on aimerait que le souffle résonnât dans un blanc absolu.

Et c’est pour cela, sans doute, que nos oreilles deviennent si chatouilleuses quant à l’environnement sonore ; perceuses ou klaxons, puis cris lointains ou télévision trop forte, bruits de pas, chants d’oiseaux, vent dans les feuilles… A certains moments on en viendrait à se reprocher de respirer trop fort ; car si elles peuvent être partagées avec bonheur, ces soixante-dix-huit minutes et trente-huit secondes de musique sont à savourer dans leur plus bel écrin, finement ouaté de solitude et de silence. Une soie personnelle.

Gilles Grohan

Technique : prise de son équilibrée