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Une ébouriffante latinité

Musemois
25 décembre, 2008

« Italia 1600 – Argentina 1900″

Liste des airs

Porpora : Polifemo « Alto Giove »
Vivaldi : Catone In Utica « Come In Vano Il Mare Irato »   
Monteverde : Libro Nono Di Madrigali E Canzonette « Si Dolce E L’Tormento »
Piazolla : Milonga En Ay Menor « Letra De Horacio Ferrer »
Haendel : Rinaldo « Lascia Ch’Io Pianga »
Porpora : Gli Orti Esperidi : « Son fra l’onde in mezzo al mare »
Caccini, Euridice : « Tu Ch’Ai Le Penne Amore »
Guastavino : « Se Equivoco La Paloma »
Broschi : Artaserse « Son Qual Nave Ch’Agitata »
Haendel : Il Trionfo Del Tempo E Del Disinganno « Tu del ciel ministro eletto » 
Cantata Spagnola « No Se Emendera Jamas »
Vivaldi : La Fida Ninfa « Dite, Oimè ! »
Paisiello : La Molinara « Nel Cor Piu Non Mi Sento » 
Villa-Lobos : Bachianas Brasileiras Aria 

 

Verónica Cangemi, soprano
Una Stella Ensemble 

65′, Naïve, 2008 

Extrait : Haendel : « Tu del ciel ministro eletto »

Noël 2008. Le premier récital de Verónica Cangemi a su se hisser d’emblée loin au-dessus de la compilation virtuoses de « tubes » opératiques grâce à une sélection toute personnelle, qui regroupe nombres d’airs baroques italiens et de manière plus surprenante de la musique d’Amérique latine. Il faut alors se souvenir que la gracieuse Dalinda de l’Ariodante de Minkowski (Archiv) a vu le jour à Mendoza, en Argentine, ce qui pourrait expliquer son tempérament sanguin et entier, ses interprétations incandescentes, d’une ébouriffante latinité.

Il y a de tout dans cet « Italia 1600 – Argentina 1900″… Des airs virtuoses, d’une théâtralité de feu qui gomme une technique hâtive, et surtout des airs de désespoir à se jeter dans la Seine tant la détresse y est poignante. Nous écoutions le programme, la moue boudeuse, comme on teste un bon cru, faisant la fine bouches devant les coloratures trop larges du « Come in vano » de Vivaldi, soulevant un sourcil interrogatif devant un « Lascia ch’io pianga » tiré et peu sensuel, goûtant la maturité épanouie du « Son fra l’onde in mezzo al mare ».

Et puis, soudain résonne le « Tu del ciel ministro eletto » extrait d’Il Trionfo dl Tempo e del Desinganno, dont la soprano explique dans le livret qu’elle le termine en larmes lors de ces concerts. L’introduction instrumentale d’Una Stella Ensemble est lente est douloureuse, pavant le chemin de Croix. Air de repentance, de passé fautif qu’on laisse derrière soi, d’amer calice; de renoncement selon le livret. Air d’une infinie tristesse, d’une langueur atroce qui touche l’auditeur comme un appel de détresse auquel on sait qu’on ne peut répondre selon Verónica Cangemi qui en livre une stupéfiante lecture, d’une richesse émotionnelle intense. Le souffle est long, aérien, tel un râle qui n’en finit pas, le phrasé comme hésitant mais précis, les inflexions permanentes. On demeure abasourdi, vissé à ce timbre ambré qui capture la misère du monde, d’une beauté tragique monumentale et pourtant si palpable. On maudit le monteur de n’avoir pas laissé 30 secondes de silence de plus derrière la plage, pour se remettre du choc auditif.

Et l’on en oublierait presque tout le reste du disque. Et on osera même ne pas en parler, passer sous silence le très beau « Dite, Oimè », la planante cantilène de Villa-Lobos (hors périmètre Muse Baroque)… pour ne retenir que cette quintessence du chant, d’une pureté sans angélisme niais, de l’éclat brillant mais dur de celle qui été griffée par la vie (nous parlons naturellement de l’interprétation et non de l’artiste dont nous ignorons naturellement la biographie intime). On osera ne pas mentionner les cordes grainées de l’orchestre, ce son déchirant qui n’est pas sans rappeler les consorts de viole, cette nostalgie poétique qui inonde même les airs de bravoure. « Tu del ciel ministro eletto », c’est un peu comme une étoile filante dont on continue de percevoir la lumière longtemps après son passage.

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation claire et naturelle