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Une Furie d’un royal épanouissement

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
17 juin, 2013

 « Furia : Mozart – Rossini »

Marie-Nicole Lemieux,
Ensemble Matheus, dir. Jean-Christophe Spinosi

Marie-Nicole Lemieux © Denis Rouvre

« Furia : Mozart – Rossini »

Liste des airs

Gioacchino Rossini (1792 – 1868)
Ouverture de La Pietra del paragone
« Cruda sorte », extrait de l’Italienne à Alger
« Per lui che adoro » extrait de l’Italienne à Alger
Ouverture du Barbier de Séville 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791)
« Voi che sapete », extrait des Noces de Figaro

Joseph Haydn (1732 – 1809)
Ouverture d’Orlando Paladino
« Ad un guardo un cenno solo » d’Orlando Paladino 

Gioacchino Rossini
« Quel dirmi oh dio », extrait de La Pietra del paragone 

Joseph Haydn
Finale de la Symphonie n° 82 « L’Ours » 

Gioacchino Rossini
« Una voce poco fa », extrait du Barbier de Séville

 

Marie-Nicole Lemieux, contralto

Orchestre Ensemble Matheus :

Violons 1 : Laurence Paugam, Petr Rusicka, Faustine Tremblay, Anaïs Flores-Lopez, Olivia Steindler, Sébastien Bouveyron, Gwenaëlle Chouquet, Morgane Dupuy, Anne Camillo
Violons 2 : Françoise Paugam, Philippe Huynh, Vivien Steindler, Julien Churin, Hélène Decoin, Guillaume Roger, Violaine de Gournay
Altos : Cédric Lebonnois, Céline Tison, Marco Masera, Laurence Tricarri
Violoncelles : Claire-Lise Démettre, Alice Coquart, Jennifer Hardy, Jean-Lou Roger
Contrebasse : Thierry Runarvot, Etienne Charbonnier, Nathanaël Malnoury
Flûtes : Alexis Kossenko, Anna Besson
Hautbois : Magdalena Karolak, Marta Blavat
Clarinettes : Marie Ross, Kayo Nishida
Bassons : Alexandre Salles, Ivan Calestani
Cors : Nicolas Chedmail, Philippe Bord
Trompettes : Serge Tizac, Emmanuel Mure
Timbales : Dominique Lacomblez
Percussions : Jean-Christophe Cassagnes

 

Direction : Jean-Christophe Spinosi

Concert donné le 17 juin 2013 dans la Galerie des Glaces du Château de Versailles, dans le cadre du Festival « Les Voix Royales »

Curieuse destinée que celle de Rossini, qui nacquit dans un XVIIIème siècle finissant où le baroque musical jetait ses derniers feux, désuets aux yeux de la plupart des contemporains. Il fut pourtant l’un des rares compositeurs du XIXème siècle (avec Berlioz, qui « arrangea » l’Orfée et Eurydice de Glück) à tenter de faire revivre la tradition baroque, à travers ses opéras seria (en particulier son Tancrède, et son Sémiramis). A côté de ses incursions dans la tradition, il sut développer un style propre qui fit son succès (L‘Italienne à Alger, le Barbier de Séville, la Cenerentola), pour évoluer ensuite vers le répertoire romantique (La Donna del Lago, et surtout Guillaume Tell). Que de chemin parcouru, si l’on songe qu’il mourut quelques mois après la création du Don Carlos de Verdi à Paris en 1867…Nous étions donc impatients de voir comment une égérie du baroque allait se couler dans les airs du génial dilettante, à la fois musicien et gastronome créateur du tournedos qui porte encore aujourd’hui son nom.

Sous les ors de la Galerie des Glaces, Christophe Spinosi entama brillamment le concert avec l’ouverture de La Pietra del paragone, choix original d’une page de Rossini qui ne figure pas parmi les plus connues. L’Ensemble Matheus restitua avec brio la verve rossinienne, avec les attaques d’un cor dense mais attentif aux nuances, des percussions qui explosent régulièrement sans dominer outrageusement les autres parties, des vents qui courent furtivement, entraînant l’orchestre dans leur course subtile et aérienne. Il n’en fallait pas moins pour annoncer l’arrivée de notre faconde Québécoise, souriante à gorge déployée, et affichant d’emblée sa complicité avec le chef. Cette humeur communicative acheva d’emporter l’adhésion d’un public déjà à demi conquis par sa seule apparition, et donna à la soirée une atmosphère de franche convivialité qui tranchait résolument avec le cadre solennel de la Galerie des Glaces, encore emplie des couleurs du couchant. Après quelques mots, elle entama deux airs de l’Italienne à Alger. Le « Cruda sorte » mit en relief le timbre très mat, cuivré (peut-être un peu trop pour la vraisemblance du rôle, mais qu’importe !), bien rond dans les ornements, précis dans la diction, avec des nuances très appuyées, qui semblaient donner la réplique à un Spinozi attentif et complice, jusqu’à l’éclat final.  Le « Per lui che adoro » débuta sur un ravissant solo de traverso, délicatement repris par l’orchestre, prélude à un récitatif soigneusement égrené qui s’accèlèra brutalement jusqu’au tournis du « Guarda, guarda, aspetta, aspetta » final, tout enflammé de l’inimitable fougue spinosienne.

Le public eut droit à une petite digression musicologique du maestro sur la partition originale de Rossini pour l’ouverture du Barbier, avant d’entamer l’oeuvre. Il faut reconnaître que cette page, maintes fois jouée, fut marquée d’une interprétation très personnelle et pleine de panache : une attaque fine qui enfle peu à peu vers une grande majesté, une onctuosité remarquable de l’orchestre sous la baguette nerveuse du chef, et des tutti bien maîtrisés qui s’acheminent irrésistiblement vers un final échevelé.

Pour le « Voi che sapete » qui suivit, Lemieux déploya des couleurs quasi-idéales pour le rôle : un timbre mat à peine cuivré, parfait d’androgynie, doté d’une bonne expressivité, et bien servi par un Spinosi attentif aux nuances. Seul bémol, les ornements finaux étaient empreints d’une projection un peu exagérée pour le rôle, et en rupture avec une tradition mozartienne bien établie.

De retour de l’entracte dans le prestigieux salon d’Hercule, l’ouverture d’Orlando Paladino marqua de sa fluidité la reprise du concert. Pour le second air de Chérubin du programme (« Non so piu »), Lemieux nous offrit à nouveau son timbre si approprié, doté d’une expressivité très appuyée, à la conclusion impétueuse et nette sur le « Parlo d’amor con me » final. Le « Quel dirmi, oh dio ! » qui suivit donna lieu à un irrésistible duo lyrique avec un  Spinosi donnant la réplique, pour s’achever sur une cavatine jouissive et hilarante, qui appela  des applaudissements enthousiastes du public.

Le final de la symphonie L’Ours, fantaisie orchestrales aux reprises innombrables, prolongea la complicité avec le public. L’air de Rosine était la dernière pièce du programme. Certes le timbre parut bien mûr pour incarner la jeune pupille du docteur Bartolo, mais l’orchestre sembla se faire plus aérien encore pour laisser libre cours à une Lemieux espiègle et enjôleuse, bien calée dans le rôle, qui appuya d’un formidable éclat le « E cento trapole » final.

Le meilleur était encore toutefois à venir. Le premier rappel nous gratifia en effet d’un moment inoubliable, le « Ombra mai fu » de Serse, complet avec son récitatif. Le ravissement fut tel que le public resta interdit quelque secondes avant d’applaudir à tout rompre, rappel opportun que les grands rôles masculins du Caro Sassone sont à notre sens le répertoire dans lequel Lemieux excelle. S’ensuivirent deux autres rappels, le « Nel profondo cieco mondo » de l’Orlando Furioso de Vivaldi, à l’impressionnant abattage, et la reprise du « Cruda sorte » initial, bouclant ainsi cette soirée à l’atmosphère inoubliable.

Bruno Maury

Le site officiel du Festival Haendel du Château de Versailles