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Une heureuse résurrection de jeunesse

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2009

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Rodrigo (1707)

Drame en trois actes, HWV 5, sur un livret tiré de Francesco Silvani (Il duello d’Amore e di Vendetta).

 

Maria Riccarda Wesseling (Rodrigo), Maria Bayo (Esilena), Sharon Rostorf-Zamir (Florinda), Kobie van Rensburg (Giulano), Max-Emmanuel Cencic (Fernando), Anne-Catherine Gillet (Evanco)

Orchestre Al Ayre Espanol
Direction Eduardo Lopez Banzo

157′, 3 CDs, Ambroisie, 2009. 

 

Dès l’âge de 18 ans, Haendel quitta sa ville natale de Halle pour Hambourg, où ses premiers opéras connurent quelques succès. Loin de s’en contenter, il entreprit rapidement un voyage vers l’Italie, terre d’élection du chant lyrique. Il séjourna notamment à Rome, où il bénéficia de l’appui de plusieurs cardinaux et du prince Ruspoli. Il travailla assez rapidement à un opéra, « Vincer se stesso è la maggior vittoria (Se vaincre soi-même est la plus grande victoire) » ou « Rodrigo ». L’œuvre fut créée en 1707 au théâtre « in Via del Cocomero » de Florence. La date exacte des premières représentations, comme le nom de l’auteur du livret (qui adapta le texte de Silvani) nous sont restés inconnus jusqu’à ce jour. La partition elle-même n’a été longtemps disponible que sous forme de fragments. Des découvertes effectuées en Angleterre dans le dernier quart du XXème siècle ont permis de retrouver certains airs manquants, ainsi que la quasi-totalité du troisième acte. Sur cette base, Eduardo Lopez Banzo a choisi de remplacer les parties disparues (notamment les deux premières scènes de l’acte I) par des récitatifs ou des airs tirés d’autres œuvres du jeune Haendel.

L’intrigue comporte son lot d’amours contrariés, de sacrifices, de batailles, de trahisons et de dévouements, avec l’inévitable « happy end » final. Elle se déroule en Espagne, au VIIIème siècle, dont Séville est alors la capitale. Le roi Rodrigo est l’époux d’Esilena, malheureusement stérile. Il a séduit Florinda, sœur de Giuliano comte de Ceuta, qui lui a donné un fils. Mais le monarque la quitte, lorsque celle-ci lui demande de l’épouser ; Florinda jure alors de se venger. Le général Fernando apaise la reine délaissée : il lui prédit l’amour retrouvé de son mari après ses écarts. De son côté, Giuliano revient vainqueur des ennemis de la Castille. Il a fait prisonnier leur chef, Evanco, fils d’un roi d’Aragon tué par Rodrigo dans une guerre antérieure. Esilena intervient pour protéger Evanco du sort funeste auquel le destine Rodrigo : le prisonnier est confié à Giuliano. Florinda apprend alors à son frère qu’elle a été « rendue femme et mère » par Rodrigo ; elle lui demande de venger son honneur. Fernando annonce un soulèvement : Rodrigo n’a que le temps d’avouer sa faute à Esilena, puis court au combat. Ouf ! Voilà pour l’acte premier.

Au début de l’acte II, les insurgés menés par Giuliano et Evanco assiègent Séville. Evanco fait alors part à Florinda de son penchant pour elle, mais cette dernière ne songe qu’à la vengeance. Esilena vient supplier Florinda d’accepter le cœur de son époux et son trône, mais sa rivale répond que seule la mort de Rodrigo pourra la contenter. Pendant ce temps, Fernando a capturé Giuliano dans une embuscade. Esilena conseille de ne pas abattre le malheureux, et Fernando est chargé de négocier sa vie contre la levée du siège. Lorsqu’il se porte au-devant des insurgés, Evanco l’abat d’une flèche. Giuliano est libéré, et les insurgés prennent la ville.

A l’acte III, Rodrigo s’est réfugié dans le temple de Jupiter. Vaincu lors d’un ultime baroud, et fait prisonnier. Florinda retient Giuliano et Evanco de le tuer afin de se charger elle-même de la sanglante tâche. Esilena paraît portant le fils de Florinda, troublant  Florinda qui ne parvient pas à se résoudre à assassiner le père devant son fils. Esilena rappelle alors à Giuliano et Evanco qu’elle leur a sauvé à chacun la vie ; elle leur demande en retour la même clémence pour son mari. Rodrigo demande à pouvoir s’adresser une dernière fois à son peuple. Il annonce qu’il cède le trône d’Aragon à Evanco, qui épousera Florinda. Le fils qu’il a eu avec Florinda régnera sur la Castille, avec Giuliano pour régent. Lui-même partira en exil, avec sa fidèle Esilena, qui tire la morale de l’histoire : « Vincer se stesso è la maggior vittoria », ponctuée du traditionnel chœur final.

Disons d’emblée que cet Haendel de jeunesse constitue un intéressant témoignage, déjà exploré par Alan Curtis (Virgin Classics 2007) avec placidité. Si les airs n’explosent en pyrotechnies époustouflantes comme dans certaines œuvres de maturité, ils recèlent des ornements flatteurs qui réclament une bonne technique : c’est le chant qui est orné, pas les airs ! Les récitatifs, assez longs (car composés pour un public italien familier de cette langue), sont particulièrement soignés, et bien intégrés à l’opéra. Pour cette résurrection, Eduardo Lopez Bayo a rassemblé des chanteurs constituant un ensemble homogène. Sa direction à la tête de l’orchestre Al Ayre Espanol s’avère précise et convaincante, bien qu’elle manque d’éclat.

Avec son timbre mat, Maria Riccarda Wesseling, est une grande dame, ou plutôt un grand Rodrigo. A l’aise tant dans les passages brillants (en particulier le « Dolce amor » du deuxième acte) que dans les airs de désespoir (le »Sommi Dei » du premier acte), la chanteuse fait preuve d’une belle agilité dans les ornements (« Qua rivolga »), même si on aimerait quelquefois un peu plus de puissance et de projection (« Siete assai superbe »). La voix est cuivrée, profond, d’une virilité quelquefois un peu brute qu’on connaissait bien depuis Teseo (DVD Arthaus) et Amadigi (Amrboisie), mais la tessiture du rôle semble un peu grave pour la mezzo.

L’ Esilena de Maria Bayo lui donne dignement la réplique. Son timbre suave et charmeur, légèrement acidulé, se joue des aigus les plus exigeants avec une agilité ravissante (en particulier dans le « Perdar pregio » du second acte) sans toutefois faire oublier l’élégance de Sandrine Piau dans la version de Curtis. La diction reste toujours précise ; les nuances bienvenues. Bayo sait selon les circonstances donner de l’ampleur à sa voix (« Empio fato ») ou restituer la sérénité face au sacrifice (« Egli è tuo »). Les deux duos avec Rodrigo au troisième acte constituent des moments de ravissement, lors desquels les timbres de la mezzo et de la soprano fusionnent avec naturel.

Sharon Rostorf-Shamir (Florinda), est manifestement à son aise dans les airs flamboyants de son rôle. Dès sa première apparition (« Pugneran con noi ») comme dans le final du second acte (« Alle glorie »), elle se joue des ornements redoutables avec une projection généreuse et véloce. Mais elle peut aussi exprimer la retenue de sa douleur – qui convient si bien à son timbre acidulé – lorsqu’elle se laisse fléchir à la vue de son fils (« Cosi m’alletti »), bien que l’on déplorera une diction parfois un peu précipitée (dans le « Parto, crudel » du second acte).

Le Giuliano de Kobie van Rensburg possède un timbre généreux, appuyé d’une bonne technique, qui lui donne beaucoup de vraisemblance. Les ornements sont correctement rendus, même s’ils paraissent parfois un peu appuyés (comme dans le « Lati sfido » du premier acte). Mais on retiendra surtout de sa prestation le récitatif et l’air du début du second acte et les deux beaux airs du troisième acte.

Les apparitions de Max-Emmanuel Cencic (Fernando) sont assez restreintes, puisqu’elles se réduisent à deux airs, outre les récitatifs. Son timbre bien posé est plutôt charmeur, le phrasé assez libre. On aimerait toutefois un peu plus de projection dans les ornements de l’air du premier acte, qui manquent de clarté et de détachement. Son « Doppo i nembi » au second acte constitue une meilleure démonstration de ses possibilités qui ne sont ici qu’esquissées.

Enfin, Anne-Catherine Gillet campe un Evanco brillant. Si son timbre est un peu léger et juvénile pour la crédibilité d’ « Eroica fortezza » au premier acte, il excelle tant dans les moments de poésie (le « Prestami » du second acte) que dans les passages plus enlevés (notamment le « Su, all armi au second acte, ou les deux airs du troisième acte).

Même plus assagi que dans son Amadigi précédent d’une noirceur féroce (Ambroisie), Eduardo Lopez Bayo imprime à Al Ayre Espanol une direction puissante et fière, ça et là un peu saccadée. Les cordes compactes, le continuo varié et bien assis procèdent d’une vision énergique, utile afin de lier musicalement les éléments d’une intrigue passablement disparate et aux trop nombreux rebondissements, proche du modèle d’Agrippina. On ne trouvera pas cependant ici l’unité dramatique d’un Giulio Cesare ou d’un Orlando, et bien que troussés avec une conviction persuasive – quoique peu élégiaque même dans les tempi les plus lents – les enchaînements de récitatifs et d’airs demeurent… des enchaînements de récitatifs et d’airs.

Ajoutons pour finir que la présentation de l’enregistrement est de belle qualité : coffret cartonné, livret quadrilingue (italien, français, anglais et espagnol) où les airs sont repérés en caractères italiques ; complété d’articles documentés sur l’œuvre et des photos des interprètes. Presque un luxe au regard des conditionnements minimalistes pratiqués ces derniers temps par certains éditeurs ! Les mélomanes n’hésiteront donc pas à compléter leur discographie lyrique haendélienne avec cet ouvrage.

Bruno Maury

Technique : prise de son claire, assez neutre.