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Une heureuse résurrection de la Reine de Naples

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
19 mai, 2008

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Partenope (1730)

Opéra en trois actes sur un livret de Silvio Stampiglia

 

Krisztina Laki (Partenope), Helga Müller Molinari (Rosmira), René Jacobs (Arsace), John York Skinner (Armindo), Martyn Hill (Emilio), Stephen Varcoe (Ormonte)

Orchestre La Petite Bande
Direction Sigiswald Kuijken 

190′, 3 CD, Deutsche Harmonia Mundi / Sony reed. 2009, enr. 1979 numérisé en 1988. 

En janvier 1729, Haendel entreprit un voyage de cinq mois en Italie, séjournant à Florence, Venise, Milan et Rome. Il avait pour but d’engager de nouveaux chanteurs pour sa troupe d’opéra londonienne, à la suite du départ du fameux castrat Senesino. Sur place, il découvrit les nouvelles tendances de l’opéra italien évoluant vers une simplification de l’écriture orchestrale et la recherche de mélodies plus populaires. Le 24 février 1730, il créa  avec ses nouveaux interprètes Partenope au King’s Theatre, sur un livret de Stampiglia. Mais dans le rôle d’Arsace, le castrat Bernacci ne se montra pas à la hauteur du grand Senesino, et l’œuvre ne connut qu’un succès modéré. Elle marque pourtant une nouvelle étape dans la carrière musicale de Haendel, avec des airs ornés d’une richesse inouïe, presque précieuse, qui semblent s’affranchir des difficultés vocales.

Bien que le sujet fasse référence à la légende d’Ulysse (Parthénopé est la dernière sirène que rencontre le héros dans le périple de l’Odyssée ; elle fonda Naples dont elle fut la première reine), le livret se focalise sur les situations sentimentales de quelques personnages, un peu à la manière du Cosi Fan Tutte de Da Ponte. Une fois n’est pas coutume, l’argument est simple. La reine de Naples est courtisée par trois prétendants. Elle est en guerre contre l’un d’entre eux, le prince de Cumes Emilius, qu’elle vainc et fait prisonnier. Son favori est le prince corinthien Arsace, mais celui-ci a précédemment abandonné sa fiancée Rosmira, princesse de Chypre. Pour se venger de l’infidèle, celle-ci se déguise en prince arménien (Eurimène) et le suit à Naples. Elle ne révélera son identité qu’au troisième acte. L’intrigue se clôt sur un lieto fine bienvenu : Parthénopé épouse son troisième prétendant Armindo, prince de Rhodes, unit Arsace et Rosmira, et conserve son amitié à Emilius après lui avoir rendu sa liberté !

A tout seigneur tout honneur, Krisztina Laki est une Parthénopé dotée d’un abattage redoutable. Elle brille dès son premier air (« L’amor ed il destino »), et nous offre un vrai moment d’extase vocale dans le célèbre air du second acte « Qual farfaletta ». Elle se montre pleine de sensibilité et de retenue dans le « Io te levo l’impero dell’armi », aux ornements finement ciselés. Tout aussi à l’aise dans l’expression des sentiments (« Sei mia gioia », « Care mura in si bel giorno » ou encore le magnifique « Voglio amare infin ch’io moro »), elle conclut l’oeuvre en tirant la morale de l’histoire (« Si scherza si ») sur un rythme magistral.

La Rosmira d’Helga Müller Molinari possède un timbre légèrement plus cuivré, qui ne cède toutefois en rien sur la richesse des ornements. Son air final du Ier acte (« Io seguo sol fiero ») est un vrai morceau de bravoure, de même que son air du second acte (« Furie son dell’alma mia »). Mais c’est lorsqu’elle tente de récupérer le coeur perdu d’Arsace qu’elle se montre la plus émouvante (« Arsace oh dio »), et son détachement feint masque mal son angoisse de ne point y parvenir (« Qual volto mia piace »).

Un peu inattendu dans le rôle d’Arsace, René Jacobs campe un prince maniéré, voire maniériste avec le « portamento » appuyé de son phrasé. Son aisance vocale fait merveille dans ses nombreux airs, à commencer par le « Un altra volta ancor » du premier acte, ou l’air du final du second acte (« Furibondo spira il vento »). Les moments de doute ou d’abandon sont très bien rendus (« Dimmi pietoso cielo ») et son sommeil du troisième acte (« Ma qual notte ») est un vrai ravissement.

Petite modification à la distribution initiale (qui confiait le rôle à un alto féminin), le contre-ténor John York Skinner (dans le rôle d’Armindo) n’a évidemment pas les moyens vocaux d’un Jacobs. Il possède cependant une voix stable et une bonne technique qui lui permettent d’honorer convenablement sa partie. Son « Voglio dire al mio tesoro » est une déclaration très convaincante. En revanche l’air du troisième acte (« Nobil core ») se montre légèrement trop mécanique pour qu’on l’apprécie pleinement.

Les airs dévolus au ténor Emilio comptent certainement parmi les plus beaux qu’Haendel aient composés pour ce registre. Martyn Hill les illustre pleinement de sa voix chaleureuse et bien posée, dont le timbre clair se projette impeccablement dans les ornements. Le charme de sa voix sait nous faire oublier son manque de crédibilité théâtrale lorsqu’il prend les armes contre sa bien-aimée (« Anchio pugnar sapro »). Son timbre se fait sombre aux moments de dépit (« Barbaro fato si »), et solaire lorsque l’espoir revient (« La speme ti consoli », et plus encore le triomphal « La gloria in nobil anima »), offrant une riche palette des possibilités du ténor dans le chant baroque.

Enfin la basse Stephen Varcoe (Ormonte) nous gratifie de son timbre velouté et de son aplomb à l’épreuve des ornements dans son seul air « T’appresta forse amore ».

Sigiswald Kuijken à la tête de La Petite Bande nous propulse dans un univers orchestral riche et énergique, qui n’exclut cependant pas la finesse (celle-ci se révèle en particulier lors des quelques magnifiques ensembles de l’œuvre, comme le quintette du début de l’acte II ou le quatuor du début de l’acte III). Par ailleurs, l’orchestre ne submerge pas non plus la voix des chanteurs, même lorsque les cuivres se déchaînent dans les airs de fureur.

Un temps distribué par EMI / Deutsche Harmonia Mundi dans les années 1990, cet enregistrement a longtemps été indisponible chez les disquaires. C’était d’autant plus regrettable qu’il s’agissait quasiment du seul enregistrement de l’œuvre, mis à part une édition confidentielle dirigée par Nicholas McGegan, ou une production plus récente mais bien pâle de Christian Curnyn (Chandos). Saluons donc la réédition effectuée par Sony, qui permet aux amateurs de redécouvrir ce petit joyau de la production lyrique du Cher Saxon dans une interprétation de qualité et de caractère, qui fête désormais ses 30 ans.

Bruno Maury

Technique : bon enregistrement, timbres très colorés.