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Une mezzo au royaume du baroque français au XVIIIème siècle

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2010

Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)
Michel LAMBERT (1610-1696)
Jean-Philippe RAMEAU (1683-1764)

Ombre de mon amant
(Airs baroques français)

Liste des airs

Marc-Antoine Charpentier (1643-1704)

Medée
Michel Lambert (1610-1696)
Ma bergère est tendre et fidelle
Ombre de mon Amant
Marc-Antoine Charpentier (1643-1704)
Concert [Suite] pour quatre parties de violes, H. 545
Médée
Prélude instrumental et chansonnette Auprès du feu l’on fait l’amour (H.446)
Concert [Suite] pour quatre parties de violes, H. 545
Chanson à danser Celle qui fait mon tourment (H.450)
Concert [Suite] pour quatre parties de violes, H. 545
Jean-Philippe Rameau (1683-1764)
Hippolyte et Aricie
Les fêtes d’Hébé
Michel Lambert (1610-1696)
Vos mépris chaque jour

 

Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano

Les Arts Florissants
Direction William Christie

65 ’04, enregistré à Paris, église Notre-Dame du Liban, 09/ 2008, Archiv Produktion 2010

Quel plus improbable équipage pour explorer le répertoire français du XVIIIème siècle qu’un chef anglais (certes, assurément le plus français de tous !) et une mezzo suédoise formée à Londres ? Car la tragédie lyrique française exige à peu près la même maîtrise de la diction de la langue que le théâtre de Racine ou de Corneille. Tout faux pas ou toute hésitation s’y trouve décuplé par l’impitoyable ligne mélodique propre à ce répertoire, qui semble réservée à des interprètes pratiquant depuis leur plus jeune âge la langue de Molière.

Disons d’emblée que William Christie et Anne Sofie von Otter réussissent leur pari, et avec brio. Sous la baguette précise et décidée du cher Bill (qu’on nous pardonne cette affectueuse familiarité !), Les Arts Florissants excellent comme d’habitude à varier les atmosphères, à l’aise dans les accompagnements les plus sobres (comme ceux des airs de Lambert) comme dans les passages brillants et enlevés (en particulier lors de l’apparition des monstres dans la Médée de Charpentier). La direction est fluide, les attaques précises, l’ensemble remarquablement homogène. Mais c’est évidemment dans les parties purement instrumentales, qui sont ici nombreuses (l’ouverture de Médée, les ballets des Fêtes d’Hébé,…), que l’on peut le mieux apprécier la riche qualité sonore de l’orchestre.

Des extraits des actes II et III de la Médée de Charpentier constituent le corps de ce récital. D’emblée (« Princesse, c’est sur vous ») Anne Sofie von Otter y déploie son sens de la déclamation, appuyé sur une diction sans faille. On peut toutefois regretter, dans ce passage comme dans d’autres, une prise de son qui laisse la voix un peu en arrière de l’orchestre. Bien servie par la Norine de haute volée qui lui donne la réplique (Violain Lucas), elle déploie tout son talent dans l’acte III : « Quel prix de mon amour » aux nuances délicates, invocation terrifiante des divinités infernales (« Noires filles du Styx »), allégresse triomphante (« L’Enfer m’a répondu »). Le mélange profond et acidulé du chœur des Démons, marqué par les timbres des basses et des contre-ténors, renforce avec bonheur ces passages dramatiques.

S’atteler à la Phèdre d’ Hippolyte & Aricie de Rameau était un autre défi. Dans « Cruelle mère des amours » (à l’acte III), la mezzo nous transporte dans une atmosphère céleste quand elle attaque le célèbre « Que Phèdre trouve grâce ! ». L’acte IV nous emporte vers le drame, pressenti dès les premiers mots (« Quelle plainte en ces lieux m’appelle ») et qui culmine lorsque « Je sens trembler la terre ». Le timbre est clair et poli, la déclamation sans aspérité, la projection reste mesurée (nous ne sommes pas chez Haendel !), et les nuances s’enchaînent avec conviction, exercice toujours difficile lors d’un récital.

Mais le plus grand mérite de cet enregistrement est sans doute de renouer avec un répertoire mal connu, celui des chansons et chansonnettes de l’époque. Le pétillant « Auprès du feu l’on fait l’amour » de Charpentier pourrait constituer l’intitulé d’un tableau de Watteau (dont l’érotisme était toutefois plus allusif, même si les contemporains en décryptaient parfaitement la symbolique). Plus surprenant encore, « Celle qui fait mon tourment » débute quasiment sans accompagnement instrumental, laissant la voix impitoyablement nue soutenir à elle seule la ligne mélodique. C’est également le cas dans le dernier air, de Lambert celui-ci, « Vos mépris chaque jour ». On en saurait conclure sans citer celui qui donne son titre à l’enregistrement, « Ombre de mon amant », sublime plainte voilée due à Lambert, qui égrène avec une nostalgie pré-romantique le désespoir de l’amour.

Dans la plaquette avec livret qui accompagne l’enregistrement, Anne Sofie von Otter rappelle son « histoire d’amour » pour le baroque français. Ces airs en sont un témoignage aussi saisissant que convaincant.

Bruno Maury

Technique : prise de son restituant fidèlement les nuances, avec une voix parfois en retrait d’un orchestre trop généreusement présent pour un récitatif.