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Une musique à se damner

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
13 août, 2013

Antonio SACCHINI (1730 – 1786)

Renaud (1783)

Tragédie lyrique en trois actes, livret de l’abbé Joseph Pellegrin revu par Jean-Joseph Leboeuf, d’après la Jérusalem délivrée du Tasse. Créé à l’Académie Royale de Musique le 15 février 1783.

Marie Kalinine (Armide), Julien Dran (Renaud), Jean-Sébastien Bou (Hidraot), Pierrick Boisseau (Adraste, Arcas,Tissapherne, Mégère), Julie Fuchs (Mélisse, Coryphée), Katia Velleraz (Doris, Coryphée), Chantal Santon (Antiope), Jennifer Borghi (Iphise), Cyrille Dubois (Thisiphone, un Chevalier), Pascal Bourgeois (Alecton)

Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV)

Les Talens Lyriques

Violons I : Gilone Gaubert-Jacques, Karine Crocquenoy, Jivka Kaltcheva, Yannis Roger, Myriam Mahnane, Anne Millischer, Santiago Medina
Violons II : Charlotte Grattard, Bérangère Maillard, Josépha Jégard, Cécile Mille, Dimitri  Lepekhov, Jasmine Eudeline
Altos : Laurent Gaspar, Hélène Platone, Isabella Bison, Joana Cambon
Violoncelles : Emmanuel Jacques, Jérôme Huille,  Julien Hainsworth, Marjolaine Cambon
Contrebasse : Ondrej Stajnochr, Gautier Blondel
Flûtes : Jocelyn Daubigney, Stéphanie Troffaes
Hautbois : Gilles Vanssons, Katharina Andres
Bassons : Catherine Pépin, Alexandre Salles
Cors : Lionel Renoux, Serge Desautels
Trompettes : Gilles Rapin, Joël Lahens
Timbale : David Joignaux
Clavecin : Stéphane Fuget

Direction : Christophe Rousset 

2 CDs – livre-disque, 108′ 19″. Production du Palazetto Bru-Zane, Centre de Musique Romantique Française, aux éditions Singulares. Enregistré à l’Arsenal de Metz les 21 et 22 octobre 2012.

Le poème du Tasse et les passages relatifs à Renaud et Armide constituent une source féconde de l’opéra baroque en général – et français en particulier – avec travers les œuvres éponymes de Lully, Rameau et Gluck, pour ne citer que les plus connues. A la transition entre baroque et romantisme, l’œuvre de Sacchini nous en offre une vision « moderne », avec des caractéristiques qui empruntent à la fois à l’intrigue romantique (une action centrée sur l’épisode amoureux entre Renaud et Armide, qui se heurte à l’opposition d’Hidraot : le « triangle romantique » soprano/ ténor/ baryton ou basse est déjà installé, le contexte historique ne sert que de faire-valoir à l’intrigue amoureuse) et à des éléments caractéristiques du baroque français encore bien présents (des personnages nombreux – bien que la plupart soient réduits à des rôles secondaires, l’intervention des divinités ou des mythologiques Amazones, des chœurs bien présents qui scandent les étapes-clés de l’intrigue). La tragédie lyrique française baroque brille de ses derniers feux : elle n’est plus tout à fait baroque, mais la référence musicologique demeure forte, de même que le poids des compositions qui se sont succédées depuis Lully. Aussi n’est-il pas étonnant que les compositeurs étrangers – dont beaucoup avaient pour ambition de faire représenter leurs œuvres à l’Académie Royale de Musique, dans la capitale des Lumières – s’appliquèrent à enrichir le répertoire français dans un certain respect de la tradition.

Soutenu par les partisans de Gluck, qui avaient tenté dans un premier temps de s’opposer à la production du Renaud, Sacchini ne profita guère de son succès parisien, puisqu’il décéda dès 1786. Pour une approche plus détaillée des conditions de la création de l’œuvre, en pleine querelle des Gluckistes et des Piccinnistes, les articles de Benoît et Alexandre Dratwicki qui accompagnent le livret regorgent de détails savoureux et de réactions de contemporains. Profitons-en pour saluer au passage la présentation luxueuse et inhabituelle de cet enregistrement édité en série limitée, les deux CD étant contenus à l’intérieur des pages de couverture d’un livre à jaquette cartonnée qui reprend le livret (en français et en anglais) et les articles précités.

Leboeuf a resserré le livret de l’abbé Pellegrin, pour le focaliser sur la relation amoureuse entre Renaud et Armide. A l’acte I, Renaud vient proposer la paix au roi Hidraot en échange de la libération de Jérusalem. Armide interrompt la conclusion de l’accord, en promettant sa main à qui la vengera de Renaud en tuant ce dernier. L’acte se termine sur une scène grandiose, dans laquelle Antiope, reine des Amazones, apporte son soutien à Armide. Au début de l’acte II, dans une scène intimiste Armide avoue ses tendres sentiments pour Renaud. Elle confie même à ce dernier, amené devant elle par les Amazones, les projets de ses rivaux ! Tandis que ce dernier part pour les affronter, son père Hidraot lui reproche sa trahison. Armide invoque alors les Furies pour l’aider contre Renaud, mais même l’Enfer se dérobe à sa demande. Hidraot rejoint alors les rivaux de Renaud dans leur combat, au désespoir de sa fille. L’acte III se déroule dans un champ de bataille sur lequel tombe la nuit et d’où fuient les Sarrasins défaits. Tandis qu’Armide recherche les corps de son père et de son bien-aimé, les conbattants lui reprochent sa duplicité et lui apprennent qu’Hidraot est aux mains de Renaud. La princesse veut se donner la mort, mais Renaud paraît pour l’empêcher, en lui indiquant qu’il a laissé la vie sauve à son père. Happy end final, où les amants s’unissent avec la bénédiction d’Hidraot et sous les acclamations de leurs peuples désormais en paix !

Comme nous l’évoquions déjà lors du concert de l’Opéra Royal, dès l’ouverture, sous la baguette dynamique et inspirée de Christophe Rousset, les Talens Lyriques rendent un hommage mérité à la densité instrumentale de la partition, fruit d’une tradition lyrique française bien établie, et revigorée par l’apport incontestable et récent des œuvres du chevalier Gluck. Cette puissance d’exécution, qui demeure attentive aux nuances, résonne avec bonheur dans les passages purement orchestraux (la marche du premier acte, le magnifique prélude du troisième acte) comme dans les chœurs savamment élaborés (« La paix est nécessaire », le dramatique « Ravageons plutôt la terre », le majestueux « Souveraine arbitre du sort » et le martial  « Régnez, triomphez, belle Armide » au premier acte). De même, les ballets du premier acte (Circassiens, Amazones), dont la présence quelque peu superfétatoire et académique tend à ralentir le cours de l’action dramatique (et nous identifions là une différence majeure avec Gluck, dont les chœurs sont en général parfaitement intégrés à l’action théâtrale), sont traités avec panache et sur un mode très vivant.

Dans le rôle d’Armide, Marie Kalinine possède un beau timbre légèrement cuivré qui traduit de près les emportements et les hésitations du personnage, dans une complexité psychologique déjà très romantique (les personnages baroques ont généralement des caractères plus entiers, et donc plus simples à incarner). Son déchirement est tout entier contenu dans son grand air du second acte « Barbare amour ! Tyran des cœurs ! ». On ne peut rester insensible à sa quête désespérée sur le champ de bataille (« Où s’égarent mes pas ! »), suivie d’imprécations quasi-blasphématoires (« Ciel injuste ! Ciel implacable! »). Dans un registre très différents, les duos d’amour avec Renaud s’avèrent touchants et d’une belle plastique sonore (notamment « Qu’un regard de l’objet qu’on aime », au second acte).

Incarnant le rôle-titre, le ténor Julien Dran s’acquitte avec vaillance de son grand air « Déjà la trompette guerrière » au premier acte, accompagné des sonorités flamboyantes des Talents Lyriques. Sa diction est précise, ses récitatifs expressifs. Outre le duo d’amour déjà mentionné au deuxième acte, il implore avec conviction « Renoncez à votre haine ! » une Armide avec laquelle il enchaîne ensuite dans la passion (« Amour que je chéris tes fers »). Jean-Sébastien Bou complète avec harmonie cette distribution principale, armé de graves généreux qui assoient d’emblée le rôle d’Hidraot (« Suivons le parti de la gloire »), retentissent avec éclat dans ses imprécations  au second acte (« Qui peut vous retenir, inflexible Mégère ») et invoquent vaillamment les divinités infernales, dans un duo très réussi avec Armide (« Sortez du séjour ténébreux »).

Les autres personnages, nombreux, sont réduits à des prestations assez courtes, qui limitent la portée des avis que l’on pourrait émettre sur les interprètes. Globalement la qualité et l’homogénéité sont toutefois au rendez-vous. On notera en particulier le style bien maitrisé et les ornements élégiaques de Julie Fuchs (Coryphée) dans l’air qui précède le final du premier acte (« Jeux folâtres, plaisirs charmants »), et par-dessus-tout ses vocalises cristallines dans l’étourdissant air final (« Que l’éclat de la victoire »).  Chantal Santon (Antiope) fait preuve d’une bonne expressivité ; son aisance dans les ornements brille dans l’air « Elevée au sein des alarmes », au premier acte juste avant les ballets. Côté masculin Pierrick Boisseau dans le rôle d’Adraste fait montre d’une belle prestance à sa première apparition (« Et je pourrais être insensible »), et se montre très convaincant lors de son agonie au troisième acte, bien qu’il y soit parfois difficilement audible… Signalons encore son vigoureux trio (« En vain nous ferions résistance ») avec Cyrille Dubois (Tisiphone) et Pascal Bourgeois (Alecton).

Ne boudons donc pas notre plaisir, et applaudissons grandement à cette redécouverte, qui illustre avec à-propos une période mal connue de l’histoire lyrique française, à la transition entre la tradition baroque et les courants nouveaux qui donneront naissance au romantisme. Notons aussi que les démarches de Sacchini et Piccinni, compositeurs italiens venus chercher le succès à Paris, aura une longue postérité au XIXème siècle, qui verra s’affronter sur les scènes parisiennes Bellini et Donizetti (même si ce dernier était suisse…), sans parler de Rossini qui s’y établit définitivement, refermant ainsi la boucle inaugurée par son illustre prédécesseur Lully, génial créateur italien de la tragédie lyrique française…

Bruno Maury

Technique : prise de son claire, bien que parfois un peu distante.