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Une musique à se damner

Museor
31 décembre, 2010

Giovanni-Felice SANCES (c. 1600-1679)

Dulcis amor Iesu : Motetti a 1, 2, 3 & 4 voci

Celine Vieslet & Marie de Roy (sopranos), Reinoud Van Mechelen (ténor), Olivier Berten (baryton)

Scherzi Musicali
Baryton, théorbe, clavecin, harpe triple et direction : Nicolas Achten 

73’11, Ricercar, 2010.

Les motets de Giovanni Felice Sances, ressemblent à tout sauf à l’idée qu’un esprit contemporain pourrait se faire de la musique d’église. L’austérité, la gravité, ne sont pas de mise dans ses compositions. Car il y met en œuvre le principe essentiel de la Contre – Réforme : séduire le pêcheur corrompu en lui faisant entendre une musique céleste voluptueuse, lui apportant la félicité éternelle.

Pour leur second enregistrement, Nicolas Achten et les Scherzi Musicali, nous proposent de redécouvrir un compositeur dont la postérité n’a retenu bien injustement que le Stabat Mater qui nous est également proposé dans ce programme. Et disons le tout de suite ce CD comme le précédent, l’Euridice de Caccini (Ricercar), est une belle réussite.

Issu d’une famille de chanteur, Giovanni Felice Sances nait à Rome au début du XVIIe siècle. Dans une période en quête d’harmonie, sa musique reflète un goût pour une beauté à la luxuriance apaisante et caressante. Une musique à se damner, si elle n’avait l’alibi de la sainteté. Il n’est que d’entendre le Iubilent in Caelis qui ouvre ce CD pour s’en convaincre. Un motet jubilatoire, où les voix et le continuo, nous font découvrir dès les premiers instants le bonheur et la jeunesse de ces œuvres qui semblent nous inviter à danser. Si Sances fit presque toute sa carrière d’abord comme chanteur (ténor) puis compositeur à la cour de Vienne, il trouve la source de son inspiration dans tout ce substrat de l’opéra naissant en Italie.

Ce que l’on ressent fortement dans Dulcis amor Jesus, où sous une apparente simplicité, l’éloquence du verbe laisse sourdre les affeti. Merveilleusement rendu par les couleurs avec lesquelles Nicolas Achten, orne ce motet, il en devient une véritable aria, à l’intense expressivité théâtrale. Et dans Vulnerasti cor meum, c’est la mélodie qui nous saisit. Elle n’est pas sans nous rappeler Pur ti miro, pur ti godo… de Monteverdi ! Arrivant juste après le Stabat Mater dolorosa, il libère une émotion quasi intime tant l’expression de la douleur est celle de ces larmes baroques que les doigts des harpistes et du théorbiste semblent recueillir. Elles osent s’abandonner en s’écoulant à l’extase de la blessure. Rose mystique qui libère ses parfums, la musique de Sances dévoile un érotisme liturgique, où l’amour charnel et spirituel se rejoignent.

En choisissant d’enregistrer la pièce la plus connue et la plus enregistrée de Sances, le Stabat Mater Dolorasa, Nicolas Achten toutefois n’a pas hésité à en proposer une version pour baryton (alors qu’elle est normalement prévue pour ténor), nous entraînant dans une version abyssale dramatique d’un chagrin que rien ne semble pouvoir soulager. Le dolorisme sculptural du timbre et du continuo, efface les larmes pour mieux maintenir sur un fil ténu une espérance improbable.

Tout ici ou presque est splendide. Les œuvres, le  continuo et les voix masculines. On peut tout au plus émettre quelques réserves sur les sopranos. Encore un peu jeune, leur timbre est légèrement piquant.

Mais quelle belle réussite, lorsque les voix et les musiciens rendent ainsi avec une telle sensibilité la poésie d’une musique aussi envoutante. La direction de Nicolas Achten souple et claire, s’attache à nous faire entendre, la douce et tendre luminosité de ces œuvres. Ses compagnons musiciens, embellissent le continuo de lignes et de traits d’une infinie émotivité. Entre les instruments de l’ombre (orgue, lirone) et de la lumière (théorbe ou harpes), de la joie et de la gloire (cornets) ou des larmes (violon) tout ici est d’un équilibre à la rare délicatesse.

Monique Parmentier

Technique : parfaitement équilibrée et d’une belle clarté. Elle souligne parfaitement l’équilibre entre voix et continuo.