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Une religion encore bien « vivace »

Museor
31 décembre, 2008

Antonio VIVALDI (1678-1741)

Nisi Dominus RV 608, Cruxifixus, Stabat Mater RV 621


Philippe Jaroussky (contre-ténor), Marie-Nicole Lemieux (contralto)

Ensemble Matheus, dir. Jean-Christophe Spinosi
41’59, Naïve, 2008

Dès les premières mesures, on reconnaît le style du Vivaldi « alla Spinosi », mélange d’audace survitaminée et de clarté orchestrale. Le Nisi Dominus est ainsi projeté, sans crier gare, sur l’auditeur, qui titube devant les coloratures agiles de Philippe Jaroussky. Le timbre dénote comme à l’accoutumée une belle stabilité, des aigus posés, une agilité certaine dans les ornements. Il faudra attendre le crescendo par paliers du « Cum dederit delectis suis somnum » nimbé d’une brumeuse poésie pour que l’émotion et le recueillement fassent leur entrée. Usant avec à-propos de la mezza di voce, le contre-ténor peut enfin se laisser aller à sculpter chaque mot, à laisser respirer la mélodie en insistant sur le dolorisme des chromatismes, à développer la rotondité du phrasé. Pendant ces interminables 5 minutes d’apesanteur, Jean-Christophe Spinosi accepte de laisser son fougueux Ensemble Matheus à l’arrière-plan, en sourdine, tel un murmure indistinct mais présent, écrin discret de la voix de velours du chanteur. Et ce mouvement à lui seul est une raison suffisante pour l’acquisition de cet énième enregistrement de ces œuvres religieuses du Prêtre Roux abondamment jouées. Alors après ce moment d’émotion et de ferveur d’un mysticisme que l’on qualifierait presque de sauvage, le reste paraît d’une excellence plus convenue malgré de superbes moment un très beau « Beatus Vir », un violon iridescent dans le « Gloria Patri » mais où la magie du « Cum dederit » n’opère inexplicablement plus.

En guise de transition entre Philippe Jaroussky et Marie-Nicole Lemieux, Spinosi a eu l’élégance d’introduire le « Cruxifixus » du Credo en sol majeur. Et c’est une honte. Quand on entend ce mouvement magnifiquement équilibré, où se fondent avec un délice troublant les timbres des deux chanteurs, on ne peut que déplorer l’absence du motet tout entier, d’autant plus que le minutage du disque le permettait sans problème. Pourquoi donc offrir au mélomane cette simple mise en bouche, si réussie qu’elle en devient frustrante ? 

Enfin, le Stabat Mater est confié à la voix charnue et profonde de Marie-Nicole Lemieux. Le souffle est ample, les articulations subtiles. D’infimes soupirs ponctuent une déclamation noble et tragique, où éclot à chaque mesure une douleur sincère et contenue. Le court « Cujus animam gementem » souvent expédié comme importune introduction du « O quam tristis » se transforme en récitatif accompagné digne de l’Evangéliste de la Passion selon Saint-Matthieu. Etonnamment, la direction de Spinosi se fait ici posée, large, très « classicicante », comparable aux choix d’ Hogwood. Le « Quis est homo » et le « Fons amoris », abîmes insondables de désespoir, donnent l’occasion à la contralto de dévoiler son vibratello incertain et touchant, ses graves bien assis et ses aigus cuivrés.

Voilà donc une addition bienvenue à votre discothèque, aux côtés des versions de référence de Christopher Hogwood (Decca) et de Rinaldo Alessandrini (Naïve), dont le seul regret est ce « Crucifixus » mutilé.

Sébastien Holzman

Technique : timbre des chanteurs bien en avant ainsi que la basse continue