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Une superproduction Cleopâtre : après Liz Taylor, Danielle de Niese

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2005

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Giulio Cesare in Egitto

Dramma per musica HWV 17, en trois actes, livret de Nicola Francesco Haym d’après Giacomo Francesco Bussani.

 

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Sarah Connolly (Giulio Cesare), Danielle De Niese (Cleopatra), Angelika Kirchslager (Sesto), Patricia Bardon (Cornelia), Christophe Dumaux (Tolomeo), Christopher Maltman (Achilla), Rachid Ben Abdeslam (Nireno), Alexander Ashworth (Curio).

Mise en scène : David McVicar, décors : Robert Jones, costumes : Brigitte Reiffenstuel, éclairages : Paule Constable.
Orchestra of the Age of Enlightenment and the Glyndebourne Chorus
Direction William Christie

3 DVDs, 305′ (bonus inclus), Opus Arte, enr. Festival de Glyndebourne 2005.

Tout a sans doute déjà été dit à propos de ce Giulio Cesare désormais d’anthologie. Voilà le spectacle qui a lancé la jeune soprano américaine Danielle de Niese, la « soprano qui danse ». Voilà le spectacle qui a démontré de manière éclatante que le respect du drame historique n’équivalait pas à une succession pompeuse et statique de tableaux soporifique « Prenez trois airs avec da capo, un grand verre d’eau et puis au lit ». Et puis, voilà le spectacle qui a confirmé que William Christie, si besoin était, après des essais inégaux (une Alcina peu scrupuleuse, un Orlando poétique, une Theodora sublime) est un grand haendélien. 

Sarah Connolly a travaillé sa démarche et son jeu de manière très convaincante, et l’on croirait réellement voir apparaître un homme lorsqu’elle débarque sur les rives égyptiennes avec son grand manteau écarlate. Toutefois le timbre est féminin, un peu léger pour le rôle, et trahit son sexe. Après un « Presti omai » un peu plat, la soprano apporte pendant ces deux heures son sens du phrasé et de l’ornementation, et n’a pas son pareil pour varier les postures psychologiques.  « Alma del gran Pompeo » est touchant, « Non è si vago e bello » galant et pressé. Le « Va Tacito » est superbement rendu, et le dialogue entre les cors naturels et le général se mue en duel à fleurets mouchetés tout comme le « Se in fiorito » (moins pyrotechnique que chez Graham Pushee). Seul le « Dall’ondoso periglio » n’atteint pas l’anxiété et la crainte de la solitude de James Bowman (Astrée) et laisse un peu sur sa faim. En bref, cet Empereur est avant tout un homme du monde, qui se plaît à passer en revue ses troupes en sirotant un sherry.

 

César : « Va tacito »

La divine Cléopâtre trouve une interprète pleine d’allant et d’entrain dans les beaux yeux de Danielle de Niese. La très jeune américaine joue sa Reine d’Egypte à la manière d’une comédie musicale de Broadway, surenchérissant le côté enfantin, joueur et incestueux du personnage. Le « Non disperar » est délicieux d’insolence et de provocation, le « V’adoro pupille » charme plus par le déshabillé vaporeux que le légato du chant. En revanche, l’évolution de la jeune fille superficielle vers la tragique monarque est tout à fait perceptible (superbes « Se pietà » de la fin de l’acte 2 et « Piangerò » très convaincant malgré des aigus mal assurés). Si le timbre est encore un peu vert et manque de velouté et de transparence dans les aigus, la projection est remarquable, et l’implication totale. Qui d’autre que Danielle de Niese peut prétendre à danser sur le redoutable « Da Tempeste » et ses fioritures ? Et les talents d’actrice de l’artiste font de toutes façons oublier les quelques reproches que l’on pourrait lui faire au niveau vocal.

 

Cléopâtre : « V’adoro pupille »

Le frère mal-aimé, frustré, secrètement amoureux, ivre de pouvoir échoit à Christophe Dumaux. La voix est agile, puissante et serait nettement plus à son avantage si le contre-ténor ne surjouait pas le « méchant » à la manière d’un Dominique Visse. « L’Empio, sleale, indegno » est lancé au milieu d’une crise de nerfs, « Domerò la tua fierezza » aboyé avec un sadique plaisir à la figure d’une Cléopâtre enchaînée. Ce n’est pas forcément beau, mais César a ici trouvé un vrai rival, et un ennemi dangereux loin des figures ridicules et infantilisante qu’on nous impose d’habitude. Son lieutenant Achilla est du même acabit, Christopher Maltman « badboy » très brut de décoffrage dans son costume comme son timbre  n’hésitant pas à essayer de violer la noble Cornelia de Patricia Bardon, seul protagoniste constamment digne et grave de cette réalisation. Son timbre profond et cuivré rend particulièrement bien l’âme patricienne de celle qui fut la femme du Grand Pompée. Il reste encore à s’étonner du Sesto vengeur d’Angelika Kirchslager, affrontant sans peur et sans reproche les coloratures du « Svegliatevi » et se lamentant avec pathos en étreignant sa mère dans le « Son nata a lagrimar ». Cette performance de haut vol n’avait en effet rien à voir avec la prestation approximative de la même chanteuse en totale méforme à l’automne dernier (2007) dans Ariodante au Théâtre des Champs Elysées… Enfin, Christie a fait plaisir à Rachid Ben Abdeslam en lui offrant un air alternatif plus tardif (inspiré d’un des airs allemand de jeunesse du compositeur), le contre-ténor y apparaît charmant à défaut d’avoir suffisamment de stabilité et de projection.

 

Cornélia, Sextus : « Son nata a lagrimar »

L’Orchestre du Siècle des Lumières s’avère d’une incroyable vigueur sous la baguette de William Christie. Les cuivres sont étincelants, le continuo foisonnant. Les départs sont survoltés, les reprises des da capos jouissives pour les chanteurs comme les musiciens. Il n’y a pas un orchestre, mais plusieurs : le Minkowskien brutal, presque violent des airs de fureurs, le poétique et très français ensemble des airs galants, l’étiolé des moments de désespoirs. Caméléon collant au drame, complice de chaque instant, l’Orchestre du Siècle des Lumières maintient la tension, resserre l’intrigue, conduit chaque personnage vers son destin. Dans le documentaire présenté en bonus, Sarah Connolly explique que chaque représentation est un surprise en termes d’articulation, de dynamique, de tempi. Et nous la croyons sans peine à l’écoute de cette phalange contorsionniste.

« Entertainment is not a dirty word » (le spectacle n’est pas un vilain mot). Telle est l’optique de David McVicar. Heureusement, si ce Jules César est incroyablement drôle et nous en met plein la vue avec ses grands décors, ses batailles, et ses chorégraphies, McVicar n’a pas pour autant sacrifié la trame centrale de l’œuvre qui tourne autour de l’ambition, du pouvoir et de la séduction. « Amour, gloire et beauté » pourrait-on dire avant l’heure. Le décor rend hommage au XVIIIème siècle par l’usage d’une machine à océan (des rouleaux bleus qui tournoient à l’arrière-plan alors que passent de petits bateaux mignons tout plein) et par la perspective architecturale scandée par des piliers. Sur la vaste scène s’implantera tour à tour un salon colonial, de moelleuses tentures, une salle de réception ou d’état-major. L’action a été transposée dans un XIXème – début XXème siècle, les Romains revêtant les casques pain de sucre de la perfide Albion (le tribun Curio devient un officier écossais en kilt !). On se croirait un peu dans Zoulou où Michael Caine et ses redcoats mitraille 4000 autochtones, et Sextus ressemble à Tintin avec ses culottes courtes. La production n’a pas lésiné sur les costumes (qui changent plusieurs fois par acte), les bibelots et les figurants. Grâce aux contre-jours de Paule Constable très Giorgio Strehler, une ambiance picturale ou cinématographique se dégage de l’ensemble. Pour finir, la captation vidéo haute définition est honnête dans ses cadrages, sans originalité, les 3 DVDs bien compressés. Seul le bonus people sur la maison prêtée à Danielle de Niese pendant le festival est totalement sans intérêt.

Viet-Linh Nguyen

Technique : excellente prise de son.

Autres enregistrements recommandés: 
René Jacobs 1991 (Harmonia Mundi)
Malgoire 1995 (Astrée)
Minkowski 2003 (Archiv)
Hickox DVD 1994 (Euroarts)

En savoir plus sur l’expédition de Jules César en Egypte