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Vertiges du sublime

Museor
26 février, 2011

Carl Philipp Emanuel Bach (1614-1788)

Concertos pour violoncelle Wq 170, 171, 172

 

Truls Mørk, violoncelle 

Les Violons du Roy,
Direction Bernard Labadie

68’07, Virgin, 2011.

Voici un enregistrement qui fleure bon son « Empfindsamkeit » avec son lyrisme exacerbé, ses sentiments intenses, sa mélodie « naturelle » et humaine, et l’on se laisse prendre aisément à la joliesse nacrée de l’Allegro du concerto Wq 172 d’autant plus que Truls Mørk sait à merveille faire chanter son violoncelle avec chaleur et conviction aux côtés des Violons du Roy, dynamiques et vifs mais qu’on aurait souhaité plus nuancés. Les harmoniques du violoncelle sont magnifiques, l’ampleur du geste et du phrasé admirables. Pourtant, comme tant de pièces préclassiques, il aurait pu régner sur cet opus un parfum de répétition brillante qui confine à l’ennui, comme l’Allegro assai convenu du Wq 171, curial et mondain, aurait pu le faire redouter.

L’écueil est évité par l’inventivité de CPE Bach, avec des mouvements intermédiaires plus personnels comme l’Adagio de la Wq 171 doux et fragile, le souffle printanier et maniéré de la Wq 170 et surtout le long Largo con sordini du Wq 172 où le compositeur livre la quintessence de son art : sur un orchestre sombre et obscur, agonisant et douloureux, plombé par ses sourdines, long tapis murmurant où se perd la lumière du monde, le violoncelle surnage, survit, lutte avec la beauté désespéré du naufrage. Elégant spleen des graves, cris des aigus qui s’évanouissent dans le vide, rhétorique d’une humanité terrible et blessée qui a vu la mort et les malheurs, les regrets et les pleurs et jette sur la désolation ambiante un regard mûr et désabusé. Vertiges du sublime. Et cette page émouvante et grandiose à elle seule mérite qu’on découvre cet enregistrement équilibré et sûr, d’une prestance fière où sous le justaucorps de cour perce le langage délicat et expressif de l’être.

Amandine Blanchet

Technique : enregistrement équilibré avec de beaux timbres