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Very Nice

Publié dans : Concerts - Critiques
5 mars, 2014

Haendel, Sémélé

Orchestre Philarmonique de Nice, dir. Georg Petrou, mise en scène Jakob Peters-Messer

 

 © Dominique Jaussein

© Dominique Jaussein

 

Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759)
Sémélé
Opéra en trois actes (1744), HWV 58, livret de William Congreve

Hélène Le Corre (Sémélé), Anne-Florence Marbot (Iris), Mary-Ellen Nesi (Junon/ Ino), Xavier Sabata (Athamas), Denis Sedov (Cadmus/ Somnus), Valerio Contaldo (Jupiter/ Appollon)

Mise en scène : Jakob Peters-Messer
Décors : Markus Meyer
Costumes : Sven Bindseil
Lumière : Hervé Gary

Choeur de l’Opéra de Nice
Orchestre Philarmonique de Nice
Direction Georg Petrou

Représentation du 20 février 2014 à l’Opéra Nice Côte d’Azur 

L’Opéra de Nice Côte d’Azur proposait l’autre soir une oeuvre du Caro Sassone trop rarement représentée en France, Sémélé, dans une mise en scène de Jakob Peters-Messer, qui transpose astucieusement l’action dans l’univers de la haute couture : l’archi-classique « morning suit » de Cadmus lors de la scène du mariage contraste avec la tenue d’Ino (en « petite sœur modèle » quelque peu délurée), tandis qu’Athamas un peu emprunté dans sa tenue blanche n’a d’yeux que pour une Sémélé flamboyante dans sa tenue de « top model ». Celle-ci crâne fièrement au second acte, telle une starlette devant les photographes et les caméras de télé, tandis que les chœurs l’acclament. Au troisième acte, elle aligne une inimaginable collection de chaussures dont elle essaie avec dédain tous les modèles quand Junon/ Ino vient lui rendre visite dans son repaire caché (traité en décor moderne, inondé de lumière au gré des apparitions de Jupiter). Ce dernier, incarné par un Valerio Contaldo au physique de séducteur quelque peu androgyne (avec sa longue mèche de cheveux), s’avère attentif aux moindres caprices de sa nouvelle conquête. Bref, la transposition fonctionne plutôt bien, d’autant qu’elle met habilement en valeur le rôle assez restreint d’Athamas, tenu par un Xavier Sabata qui nous offre quelques échantillons très réussis des multiples facettes de son talent d’acteur : tour à tour solennel et désemparé lors de son mariage contrarié par les dieux, hésitant devant les avances très provocatrices d’une Ino désespérée et sensuelle à souhait, il exécute d’étonnantes pirouettes lors de la scène finale pour témoigner de son nouveau bonheur avec une Ino ravie.

 © Dominique Jaussein

© Dominique Jaussein

Côté orchestre la direction virile et animée de Georg Petrou joue efficacement sur les contrastes, sans jamais verser dans la caricature. Les mesures volontairement empesées du premier mouvement de l’ouverture soulignent le caractère bourgeois du mariage préparé (arrangé ?) par Cadmus, vite balayées par un second mouvement furtif aux couleurs de la versatilité de Sémélé, auquel succède un dernier mouvement rempli de l’onctuosité majestueuse des plus belles compositions du Caro Sassone. L’ouverture du second acte est magnifiquement enlevée, et celle du troisième (qui précède la scène avec Somnus) s’étire comme si elle était déjà précipitée dans les affres du sommeil. Le même souci de sincérité musicale se retrouve dans les accompagnements des airs, en particulier dans le délicat duo entre Ino et Athamas au premier acte, ou le majestueux « Where’er you walk » de Jupiter au troisième. L’Orchestre de Nice (à ne pas confondre avec l’Orchestre Baroque de Nice de Gilbert Bezzina que les baroqueux connaissent de longue date) semble pour sa part pleinement à son aise dans ce répertoire, ayant troqué pour l’occasion une partie de ses instruments classiques pour quelques « accessoires » baroques (clavecins, théorbe,…) qui lui donnent la couleur indispensable.

 © Dominique Jaussein

© Dominique Jaussein

 

Dans le rôle-titre, Hélène Le Corre possède l’abattage nécessaire aux ornements en cascade des grands airs (« Endless pleasure, endless love », débité du haut d’un balcon de loge, tandis qu’une pluie d’or s’abat sur elle, « Myself I shall adore », en contemplation devant son miroir, ou encore l’impérieux « No no I’ll take no less ! »). Son sens de la nuance et son legato fluide sont toutefois plus éclatants dans d’autres passages moins emblématiques, comme le « O Jove ! » du premier acte, ou le « O sleep, why dost thou leave me » au second ; au plan scénique sa Sémélé narcissique et versatile est soulignée par un bon jeu corporel. Sa soeur et « rivale » Mary-Ellen Nesi est également très crédible dans les deux rôles qu’elle tient (Ino et Junon), même si personnellement nous l’avons préférée en Ino amoureuse dépitée, qu’elle incarne avec beaucoup de sensibilité, en particulier aux côtés d’Athamas (« Turn, hopeless love »). Qu’importe, les mélismes de Junon dévalent avec vigueur dans le « Hence, Iris hence away », après un énergique « Awake Saturnia from thy lethargy ». Dans le rôle d’Iris, Anne-Florence Marbot insiste avec délices sur le bonheur de Sémélé pour mieux déclencher les fureurs de sa maîtresse (« There from mortal cares retiring »), et sa description du palais de Sémélé est plutôt convaincante, mais sa diction anglaise manque un peu de précision.

Côté masculin, les voix possèdent toutes une belle projection. En Jupiter Valerio Contaldo possède en outre la prestance du rôle, ce qui ne gâte rien, et son timbre, plutôt grave pour un ténor, en renforce l’effet. Les airs sont chantés avec soin et conviction : « Where’er you walk » précité, « Come to my arms », un verre à la main -et visiblement de retour d’une soirée bien arrosée !, « Ah, take heed » toutefois un peu rapide à notre goût. Denis Sedov affiche également de beaux graves bien stables, son Cadmus souligne à l’envie le côté conventionnel du personnage, et il lance avec brio le quatuor « Why dost thou thus untimely grieve ». Sa prononciation anglaise se révèle malheureusement approximative dans l’air de Somnus « More sweet is that name », ce qui gâche un peu son numéro d’acteur emmitouflé dans l’épaisse couverture censée le protèger de la lumière. Surtout Xavier Sabata parvient à donner de la consistance au rôle court et un peu falot d’Athamas, à travers un « Your tuneful voice » orné avec délicatesse (premier acte), et un ébouriffant « Despair no more », appuyé comme on l’a dit de surprenantes pirouettes, avant le choeur final.

De leur côté les Chœurs de l’Opéra de Nice semblent à leur aise dans la langue de Shakespeare, avec des parties bien audibles, et des unissons remplis d’une puissance toute jupitérienne. Preuve que les œuvres du Caro Sassone s’écoutent aussi agréablement au bord de la Méditerranée que dans son Angleterre d’adoption…

Bruno Maury

Site officiel de l’Opéra de Nice