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Vrombissements et gambades

Museor
31 décembre, 2009

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Intégrale des Concertos Brandebourgeois

 

English Baroque Soloists.
Kathy Debretzeni, violon.

Direction John Eliot Gardiner (pour les concertos 1 et 2) 

2 CDs 41’32 et 50’32, Solideogloria enregistrés à Paris et Londres en janvier et avril 2009.

Ces concertos sont à la fois archiconnus, très aimés et très souvent enregistrés. À quoi bon une nouvelle intégrale de ce monument galant écrit pour prouver la culture gigantesque et l’habileté incomparable d’un Bach non exempt d’une pointe d’opportunisme ?

L’orchestration hétéroclite est un défi à une exécution intégrale en concert, tant les équilibres sont périlleux entre instruments parfois peu compatibles en termes de nuances dynamiques.

John Eliot Gardiner et ses English Baroque Soloists propose une version virtuosissime qui est comme un pavé dans la marre de la bienséance dont on habille trop souvent ces concertos. Indubitablement leur longue fréquentation des ouvres vocales de Bach les a inspiré et une certaine théâtralisation est permanente.

D’emblée cela vrombit et gambade dans ces enregistrements pris sur le vif  lors de concerts à Paris et Londres en 2009. Jamais l’étrange de l’orchestration du concerto en mi majeur n’aura été assumée avec cette audace. Les cors sont comme des paysans invités au salon et qui n’essayent pas d’être distingués et discrets. Bien au contraire dans le bel ordonnancement  policé des cordes et des hautbois ils apportent leurs impétueuses déclarations d’amour passionné. Ce décalage constant apporte une vigueur et un renouvellement de l’écoute qui agace et enchante. En tous cas, pas de perruques poudrées qui ne soient jetées au fossé. Ici c’est la pulsation de la danse qui s’invite partout et une danse endiablée est propulsée par des cors virtuoses et généreux. La précision du rythme est comme obsessionnelle et les contrastes sont largement accentués.

Le concerto en fa majeur est construit sur le même modèle avec une trompette vedette envahissante semblant dévorer la flûte et le violon. Il faut dire que la splendeur de cette trompette baroque est absolument renversante permettant de mesurer l’ampleur du travail réalisé par les instrumentistes et leurs facteurs d’instruments depuis des décennies. Quelle précision rythmique et quelle justesse dans tous les registres y compris le suraigu ! Les complices, violons et flûte à bec renvoient sans cesse vers la trompette en un jeu d’une virtuosité jubilatoire inouïe. L’andante remet violons, hautbois et flûte à bec au devant de la scène qui devient bucolique et rêveuse, avec un continuo imperturbablement élégant, liant harmonieusement violoncelle et clavecin. Le très court allegro assai final devient course-poursuite, cache-cache endiablé alternant les instruments solistes en un équilibre constamment déstabilisé. Le tempo est fulgurant semblant galvaniser les instrumentistes.

Le troisième concerto en sol majeur retrouve une unité bienvenue après cette débauche de couleurs les plus baroques. Il s’agit de l’unité des cordes qui vont en une inventivité rythmique incroyable nous faire découvrir comment Bach évite toute lassitude en jouant sur les couleurs de chaque groupe d’instruments offrant aux altos, violoncelles de bien beaux moments de virtuosité les traitant à égalité avec les violons. Une bien agréable cadence au violon lui redonne sa première place dans sa famille dans l’adagio. Le final allegro à nouveau course-poursuite que rien ne ralentit met en valeur une précision des coups d’archets que n’égale que la rigueur rythmique la plus exigeante. Mais aucune rudesse ou brutalité ne vient jamais gâcher un caractère festif et dansant très convivial faisant oublier la fulgurance de la virtuosité exigée.

Le délicat concerto n° 4 avec ses deux flûtes à bec complices du violon est la pièce la plus délicatement phrasée de cette intégrale. Danse et élégance se donnent la main pour ces échanges festifs avec des traits au violon qui sont peut-être les plus virtuoses qui se puissent imaginer en leur longue course de notes perlées. Le clavecin est vaillant et rigoureux tandis que les trois amis se régalent d’échanges savants. Les contre-temps sont des moments de plaisir partagé communiquant une envie de se dandiner sur place pour accompagner les musiciens. Le presto final est délicatement fluide.

Le concerto en do majeur pour flûte traversière et clavecin concertant est ici un grand moment pour solistes de charme. C’est le clavecin qui émerge avec sa cadence écrite unique en sa déstructuration harmonique. Le voyage est complètement déstabilisant tant le clavecin virtuose joue de la rapidité des notes pour nous perdre dans l’harmonie de l’inquiétante étrangeté. Cette version chambriste est un régal de musicalité, toujours avec cette constance de danse que rien n’arrête jamais.

Le dernier concerto brandebourgeois est peut-être le plus expérimental avec ses deux alti et ses deux violes de gambe. La recherche de couleurs et de subtilité des phrasés est dépaysante. Les couleurs sombres ne sont pas mélancoliques mais festives reposant sur une assurance rythmique pleine de vie.

Si le même esprit habite ces concertos brandebourgeois ils ne sont pas tous dirigés par John Eliot Gardiner. En effet, à ses dires, seul les deux premiers requièrent un nombre suffisant d’instruments pour nécessiter un chef. Pourtant l’unité de style est totale prouvant quel formidable « esprit de Bach » anime les English Baroque Soloists depuis le pèlerinage Bach 2000. On savait tout ce que cette intégrale des cantates devait à l’orchestre et cet enregistrement le démontre sans hésitation. Bach lui-même aurait adoré cette version dansante pleine de vie, tenant tour à tour la partie de clavecin, de violon ou d’alto.

Les concerts ont été enregistrés en concert alors que les musiciens debout pouvaient librement bouger de tout leur corps. Cela s’entend par une belle liberté de ton et d’esprit.

Hubert Stoeckin

Technique : claire et aérée permettant une belle respiration des instruments et une spatialisation réjouissante.