Close

« L’ayant fait passer dans plusieurs cours, il a passé icy en revenant de Londres, & il a eu l’honneur de jouer du violon devant le Roy, & devant toute la Cour… » (Le Mercure Galant, décembre 1682)

Museor
31 décembre, 2010

Johann Paul von WESTHOFF (1656-1705)

6 Partitas pour violon seul
Sei partite à violino senza basso accompagnato (1696)

Gunar Letzbor, violon Sebastian Klotz (XVIIIème siècle)

62’51, Arcana, 2010. 

Gunar Letzbor est l’un de ces musiciens à l’exigence musicale et intellectuelle intransigeante, Chevalier de l’archet, Défenseur du violon seul et orphelin, le Paladin errant poursuit sa quête sinueuse des Sonates et Partitas de Bach, « épreuve ultime » selon lui, après avoir passé par les rudes et mystiques des Sonates du Rosaire et l’Artificiosus Concentus pro Camera de Vilsmayrs (tous deux chez Arcana). Plus récemment, le violoniste s’était adonné à un Bertali plus léger mais aussi complexe.

Les Six Partitas pour violon seul sans basse continue de Westhoff furent imprimées à Dresde en 1696. D’un redoutable niveau technique, elles font très largement usage d’accords à deux, trois ou quatre notes dans une écriture chorale ou polyphonique et sont notées de manière très inhabituelle à 8 portées avec une combinaison de clef d’Ut et de clef de Sol, comme le relate avec saveur Letzbor qui nous fait sourire de ses déconvenues d’adolescent trop impatient de s’approprier ce recueil. Sous l’archet de Letzbor, on goûte des danses stylistiquement proches des Partitas bacchienne, avec une écriture plus fragmentée peut-être, et où le soliste fait montre avec brio d’une flagellation rigoureuse de l’âme et des cordes, toute d’énergie contenue. Depuis sa sublime interprétation des non moins sublimes Sonates du Rosaire, d’une noirceur violente, crue et doloriste, le jeu de Letzbor a peu à peu pris le chemin d’une puissante intériorité, d’une densité presque intenable, moins spectaculaire mais tout aussi évocatrice. Il suffit pour s’en convaincre de découvrir la Gigue de la Partita n°2, d’une sécheresse métallique consciente, avec des attaques grinçantes et martelées qui démembrent la mélodie et ôte tout caractère dansant à la pièce.

Ce jansénisme musical s’exprime d’autant mieux que la sonorité grainée et languissante, bourrée d’harmoniques du Klotz hante les mesures de son timbre qui souvent s’apparente à celui d’une viole, impression accentuée par l’usage fréquent des accords. L’Allemande de la Partita n°2 est brossée d’un trait large, les ornements anti-badins, l’italianité potentielle de la mélodie plaquée dans la terre fangeuse et humide par les voix inférieures du contrepoint avec le charme lancinant d’un désespoir souriant. Les chromatismes s’enchaînent, même sous les titres les plus neutres : la Sarabande de la Partita n°1 d’une vieillesse résignée, celle de la Partita n°5 noble et déchue d’une ampleur de chevelure de Marie-Madeleine au pied de la Croix, véritable moment de grâce d’une poésie et d’un lyrisme à fleur de peau, où chaque note peine à s’envoler, où l’archet contrit bat le silence, laisse traîner ce fameux « belle tone » (son de cloche ») tout en rondeur qui s’évanouit dans la brume ou perle sur le marbre glacé. Le mouvement dure 2 minutes 50 qui paraissent une éternité pendant laquelle l’auditeur suspend son cours. On ressort presque déçu de la Gigue dégingandée qui suit, hachée, anti-narcissique, d’une vivacité qui oblige à secouer sa torpeur.

On ne citera pas tous les Partitas une à une, dans un commentaire aussi édifiant qu’inutile, préférant cueillir quelques fleurs ça et là plutôt que de livrer la vue axonométrique du jardin secret, miroir des sentiments. Parmi cette expérience auditive éprouvante, et qui nécessite un investissement réciproque (pas question d’écouter cela en faisant la cuisine ou en fond musical pendant le café !), l’Allemande de la Partita n°6 hantera vos oreilles de sa prestance hiératique et soyeuse, plus relâchée, frémissante dans ses trilles, doucereuse dans ses accords ondoyants. Et comme pour annoncer le printemps et la fin du périple, toute cette Partita en ré majeur semble soudain plus optimiste, les attaques plus caressantes, le discours moins acharné, plus mélodique, moins « taiseux » dans ses respirations plus courtes. Et l’on admire enfin l’apothéose de la Gigue finale, enlevée, presque ironique, d’une brièveté brillante, point d’orgue mystérieux, coupure trop cassante d’un fil d’une beauté rêche qui nous a guidé dans des ténèbres luisantes.

Viet-Linh Nguyen

Technique : Prise de son un peu sèche.